May El-Khalil
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Je viens du Liban, et je pense que courir peut changer le monde. Je sais que ce que je viens de dire n'est vraiment pas évident.

Vous savez, le Liban est un pays qui a été détruit par une longue et sanglante guerre civile. Honnêtement, je ne sais pas pourquoi on appelle ça une guerre civile alors qu'il n'y a rien de civil là dedans. Avec la Syrie au nord, Israël et la Palestine au sud, notre gouvernement, même encore aujourd'hui, reste fragmenté et instable. Pendant des années, le pays a été divisé par la politique et la religion. Cependant, un jour par an, nous sommes vraiment tous unis, et c'est quand le marathon se déroule.

J'étais une coureuse de marathon. Courir sur de longues distances n'était pas seulement bon pour mon bien-être, ça m'a également aidée à méditer et à rêver en grand. Plus je courais sur de longues distances, plus mes rêves étaient grands, jusqu'au matin fatidique, où un bus m'a renversée alors que je m'entraînais. J'ai failli mourir, je suis tombée dans le coma, je suis restée à l'hôpital pendant deux ans, et j'ai subi 36 interventions chirurgicales pour pouvoir marcher à nouveau.

Dès que je suis sortie du coma, j'ai réalisé que je ne pouvais plus courir comme avant. Alors j'ai décidé que si je ne pouvais pas courir moi-même, je voulais m'assurer que les autres le puissent. Alors quand je suis sortie de mon lit d'hôpital j'ai demandé à mon mari de commencer à prendre des notes, et quelques mois plus tard, le marathon était né.

Organiser un marathon suite à un accident peut paraître étrange, mais à cette époque là, même quand j'étais au plus mal, j'avais besoin de rêver en grand. J'avais besoin de quelque chose qui me sorte de ma souffrance, d'un but à atteindre. Je ne voulais pas m'apitoyer sur mon sort, ni que l'on ait pitié de moi, et j'ai pensé qu'en organisant un tel marathon, je pourrais rendre quelque chose à ma communauté, me raccrocher au monde extérieur, et inviter les coureurs à venir au Liban pour courir sous la bannière de la paix. Organiser un marathon au Liban n'a vraiment rien à voir avec l'organisation d'un marathon à New York. Comment présenter le concept de courir à une nation qui est constamment au bord de la guerre ? Comment demander à ceux qui se sont combattu et entre-tués hier de se rassembler pour courir côte à côte ? Plus encore, comment convaincre les gens de courir sur une distance de 42,2 kilomètres à une époque où ils ne savaient même pas ce que le mot « marathon » signifie ? Il nous a donc fallu partir de zéro.

Pendant près de deux ans, nous avons parcouru tout le pays, et nous sommes même allé jusque dans des villages reculés. J'ai personnellement rencontré des gens de tous horizons : des maires, des ONG, des écoliers, des politiciens, des miliciens, des gens des mosquées, des églises, le président du pays et même des femmes au foyer. J'ai appris une chose : Quand on prêche par l'exemple, les gens vous croient. Beaucoup ont été touchés par mon histoire personnelle, et en échange, ils m'ont raconté leur histoire. C'est l'honnêteté et la transparence qui nous ont rapprochés. On s'est parlé en utilisant un langage commun, et ce, entre deux personnes humaines. Dès que la confiance a été instaurée, tout le monde a voulu participer au marathon pour montrer au reste du monde les vraies couleurs du Liban et des libanais, et leur désir de vivre dans la paix et l'harmonie.

En Octobre 2003, plus de 6 000 coureurs de 49 nationalités différentes étaient présents sur la ligne de départ, tous déterminés, et quand le coup de feu du départ a été donné, cette fois, c'était le signal de courir en harmonie, pour changer.

Le marathon a pris de l'essor. Tout comme nos problèmes politiques. Mais malgré chaque désastre que nous avons connu, le marathon a réussi à réunir les gens. En 2005, notre premier ministre a été assassiné, et le pays a été totalement paralysé, alors nous avons organisé une campagne appelée « Courons Tous Unis » sur 5 kilomètres. Plus de 60 000 personnes se sont présentées sur la ligne de départ, et tous portaient un T-shirt blanc sans aucun slogan politique. Ça a été un tournant décisif pour le marathon, car les gens ont commencé à le considérer comme une tribune pour la paix et le rassemblement.

Entre 2006 et 2009, notre pays, le Liban, a traversé des années instables, des invasions, et encore des assassinats qui nous ont presque conduit à la guerre civile. Le pays était à nouveau tellement divisé, que notre parlement a démissionné, nous n'avons eu ni président, ni premier ministre pendant un an. Mais nous avons eu un marathon.

(Applaudissements)

Grâce au marathon, nous avons appris que les problèmes politiques peuvent être surmontés. Quand le parti de l'opposition a décidé de fermer une partie du centre ville, nous avons négocié un parcours alternatif. Les manifestants anti-gouvernementaux sont devenus nos supporters. Ils ont même tenu des stands de jus de fruits.

Vous savez, le marathon est vraiment devenu unique en son genre. Il a gagné en crédibilité, à la fois auprès des libanais et de la communauté internationale. En novembre 2012, plus de 33 000 coureurs, de 85 nationalités différentes, se sont présentés sur la ligne de départ, mais cette fois, ils ont dû faire face à une météo très pluvieuse et orageuse. Les rues étaient completement inondées, mais les gens ne voulaient pas manquer l'occasion de faire partie d'un tel évènement national.

Le BMA s'est développé. Nous avons fait participer tout le monde : les jeunes, les anciens, les handicapés moteur, les handicapés mentaux, les aveugles, les élites, les coureurs amateurs, et même des mamans avec leurs bébés. Nous avons couru pour des causes telles que l'environnement, le cancer du sein, l'amour du Liban, la paix, ou tout simplement pour le plaisir de courir.

La première course annuelle réservée aux femmes et aux filles pour leur prise d'autonomie, qui est unique en son genre dans la région, vient de se dérouler il y a seulement quelques semaines, avec 4 512 femmes, dont la première dame du pays, et ça n'est que le commencement.

Merci.

(Applaudissements)

Le BMA a soutenu des organisations caritatives et des bénévoles qui ont aidé le Liban à se reconstruire en collectant des fonds pour leurs causes et en encourageant les autres à donner. La culture du don et de la bonne action est devenue contagieuse. Les stéréotypes ont été brisés. Des acteurs du changement et de futurs dirigeants sont nés. Je pense que ce sont les fondations d'une paix future.

Le BMA est devenu un événement tellement respecté dans la région, que des représentants officiels des gouvernements voisins comme l'Irak, l'Egypte et la Syrie, ont demandé à l'organisation de les aider à structurer un événement sportif semblable. Nous sommes maintenant l'une des courses les plus importantes du Moyen-Orient, mais surtout, c'est une tribune pour l'espoir et la coopération dans une partie du monde toujours fragile et instable. De Boston à Beyrouth, nous ne faisons qu'un.

(Applaudissements)

Après 10 ans au Liban, depuis les marathons nationaux, ou les événements du même ordre, jusqu'aux plus petites courses régionales, nous avons vu que les gens veulent courir pour un meilleur avenir. Après tout, faire la paix n'est pas une course de vitesse. Ça ressemble davantage à un marathon.

Merci.

(Applaudissements)