Tracee Ellis Ross
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J'ai une amie. Elle est actrice et a la soixantaine. Elle est super brillante, dure à cuire, émotionnellement intelligente. Quelques jours avant Noël, elle était au bureau de poste. C'était bondé, vu que c'était peu avant les fêtes, et elle remplissait des formulaires, elle était très concentrée. Sans crier gare, quelqu'un l'a écartée du passage — a physiquement mis ses mains sur elle et écartée du passage. Il avait besoin d'une chose à laquelle elle bloquait l'accès, alors il l'a déplacée. Il lui avait peut-être dit quelque chose, peut-être pas, elle n'a rien entendu... Elle était concentrée, elle remplissait le formulaire. L'instant suivant, il y avait des mains sur elle et elle était écartée du passage. Il a pris ce qu'il voulait, ce dont elle bloquait l'accès, et a joyeusement continué son chemin.

Elle a dit qu'elle a d'abord été choquée — oui. Puis une fureur qu'elle ne pouvait pas expliquer est montée en elle : pas de l'irritation, pas de la frustration, mais elle a utilisé le mot « fureur ». Elle a continué : « Je voulais m'en prendre physiquement à lui. Je ne sais pas — j'étais furieuse. Et je ne sais pas pourquoi. Il ne m'a pas frappée. Il ne m'a pas fait mal, il ne m'a pas violée. Il m'a déplacée et j'ai voulu lui faire du mal ou au moins, lui courir après et lui crier au visage. »

Plus tard, je réfléchissais à cette fureur et je cherchais une explication, pourquoi, même dans son récit, je ressentais aussi de la fureur et pourquoi c'était un mot et un sentiment que j'entendais beaucoup récemment. C'est le moment où, dans la pièce, tous les hommes sont un peu mal à l'aise.

(Rires)

Ce n'est pas grave. Continuez à écouter.

Cette fureur est une chose qui me dévore depuis les dernières élections présidentielles américaines. Il semble que c'est le cas de beaucoup de femmes. Cette fureur n'appartenait pas seulement à mon amie. Sa fureur était provoquée par une vie entière où des hommes se sont servis des corps des femmes sans leur consentement. Il y a une culture d'hommes se servant des femmes et, dans ce cas, de façon apparemment anodine, où le corps d'une femme est comme une salière : « Pousse-toi du passage que j'attrape les frites » —

(Rires)

aux situations les plus monstrueuses, violentes et horrifiantes.

J'imagine que certains d'entre vous se demandent quel est le lien entre l'anodin et l'horrifiant, deux choses qui semblent être aux extrémités opposées du spectre. Le lien est le spectre. L'anodin prépare le terrain à l'horrifiant. Les femmes doivent vivre avec les effets des deux et tout ce qu'il y a entre les deux.

Messieurs, pouvez-vous imaginer être sur votre téléphone et quelqu'un marche vers vous et vous le prend des mains ? Il vous dit : « Mec, j'ignore pourquoi tu es si contrarié, je veux passer un appel. Je vais te le rendre dès que j'ai fini. Peu importe. » Imaginez si quelqu'un vous prend ce téléphone des mains — je ne sais pas — une fois par jour, deux fois par jour, à des moments aléatoires. L'explication est : « Tu as une jolie coque » ou « Tu n'aurais pas dû le sortir de ta poche » ou « Ouais. Ouais. C'est ainsi. » Mais personne ne parle jamais de celui qui a pris le téléphone. C'est simpliste, je sais, mais vous voyez où je veux en venir. Les hommes ont tellement l'habitude de se servir, c'est comme... s'ils ne pouvaient pas s'en empêcher. Non pas parce que les hommes sont fondamentalement moins moraux, mais c'est un angle mort pour la plupart des hommes.

Quand quelqu'un se sert d'une femme, cela ne suscite pas cela du malaise et de la détresse, mais aussi les expériences non dites dans la vie de nos mères, de nos sœurs et de générations de femmes avant nous. Ce sont des vies entières de femmes faisant face à des hommes qui présument qu'ils savent mieux que nous ce qui est bon pour nous, à être la propriété des maris, des propriétaires, et à avoir de vieux hommes blancs nous dire le destin de nos parties intimes. Des vies entières à avoir nos corps utilisés pour l'amour et à être des objets du désir, au lieu de corps dont nous nous servons comme nous le souhaitons. Des vies entières à savoir que, que nous suivions les règles ou pas, nous devons quand même tolérer le harcèlement, les agressions et pire encore. Des vies entières à avoir nos corps utilisés comme des biens pouvant être frappés et blessés, manipulés et déplacés et comme des objets ne méritant pas le respect. Des vies entières à ne pas pouvoir exprimer la colère de nos corps. Il n'est pas étonnant que nous ressentions cette fureur. Si vous ajoutez la race dans l'histoire — c'est une toute autre intervention — cela devient exponentiellement plus compliqué.

Quand les femmes sont malmenées, nous rationalisons, nous essayons de comprendre comment — « Ce devait être notre faute. Il a probablement dit quelque chose et je ne l'ai pas entendu. Ma réaction est excessive. Ma réaction est excessive. » Non. Non. Non. Non, non, non, non, non. Les femmes ont été entraînées à penser que nos réactions sont excessives, que nous sommes trop sensibles ou que nous exagérons. Nous essayons de comprendre l'absurde et ravalons nos sentiments de fureur. Nous essayons de les reléguer à un endroit caché de notre esprit, mais ils ne s'en vont pas. La fureur reste au fond de nous alors que nous nous exerçons à sourire — (Gloussement) « Oui, bien sûr » — et essayons d'être agréables. « Je sais — (gloussement) — oui, oui, bien sûr » car, apparemment, les femmes ne sont pas censées s'énerver.

La fureur que mon amie a ressentie est pleine des siècles à ne jamais pouvoir aborder directement ou exprimer notre indignation, notre frustration et notre rage. Quand quelqu'un pense pouvoir se servir de notre corps, cela ne fait pas que susciter la fureur actuelle, cela embrase le passé. Ce qui semble comme un moment bénin au bureau de poste est une grenade de colère. Eh bien, boum !

Aujourd'hui, les expériences des femmes au niveau mondial ne peuvent plus être ignorées. Il est temps d'arrêter de penser que nous exagérons ou que « c'est ainsi ». Il est temps que les femmes ne soient plus tenues responsables du mauvais comportement des hommes. Il est de la responsabilité des hommes de changer le mauvais comportement des hommes.

(Applaudissements)

Notre culture change et il est temps. Chères femmes et tendres hommes, alors que nous sommes réunis à ce moment précis de ce mouvement à grande échelle vers l'égalité des femmes et que nous imaginons un futur qui n'existe pas encore, nous avons des invitations différentes.

Messieurs, je vous appelle à être des alliés alors que nous travaillons à ce changement. Soyez responsables et pratiquez l'introspection, soyez compatissants et ouverts. Demandez comment soutenir une femme et être au service du changement. Que vous obteniez de l'aide si besoin.

Mesdames, je vous encourage à accepter votre fureur. Donnez-lui un langage. Partagez-la dans des endroits sûrs où vous pouvez l'identifier et de façon sûre. Votre fureur n'est pas une chose à craindre. Elle est pleine de vies entières de sagesse. Laissez-la respirer et écoutez.

Merci.

(Applaudissements) Merci. (Applaudissements)