Mariana Mazzucato
990,264 views • 14:04

Vous êtes-vous déjà demandé comment cela se fait que les entreprises, les entreprises vraiment cools, celles qui sont novatrices, créatives, les nouvelles sociétés économiques du type Apple, Google, Facebook, viennent d'un pays en particulier, les Etats Unis d'Amérique ? D'habitude, quand je le dis, quelqu'un dit "Spotify! c'est Européen". Oui mais, il n'a pas eut l'impact que ces autres entreprises ont eu.

Maintenant, ce que je fais, c'est que je suis une économiste, et en fait, j'étudie les relations entre l'innovation et la croissance économique au niveau de la société, l'industrie et la nation, et je travaille avec des législateurs dans le monde entier, surtout à la commission européenne, mais aussi récemment à certains endroits intéressant tel que la Chine, et je peux vous dire que cette question est sur le bout de toutes leur langues : où sont les Googles Européens ? Quel est le secret derrière le modèle de croissance de la Silicon Valley, ce qu'ils comprennent est différent de leur ancien modèle de croissance économique ? Et ce qui est intéressant est que souvent, même si on est au 21ème siècle, on en vient en quelque sorte à penser à ces idées du marché opposé à l'Etat. C'est discuté de ces façons modernes, mais l'idée qu'en quelque sorte, derrière ces endroits comme la Silicon Valley, le secret, c'était différents types de mécanismes pour faire du marché l'initiative privée, que ce soit à propos d'un secteur de capital-risque qui est en fait capable de fournir cette finance à haut risque à ces sociétés innovatives, les gazelles comme on les appelle souvent, dont les banques traditionnelles ont peur, ou différents types de politique de commercialisation très prospères qui permettent en fait à ces sociétés d'amener leurs inventions géniales, leurs produits, sur le marché et arrivent à outrepasser cette période effrayante 'vallée de la mort' dans lesquelles beaucoup de société ont échoué.

Mais ce qui m'intéresse vraiment, surtout en ce moment et à cause de ce qui se passe politiquement dans le monde, c'est le langage qui est utilisé, le récit, le discours, les images, les mots. Donc on nous présente souvent ce genre de mots, tels que le secteur privé est aussi beaucoup plus innovant parce qu'il est capable de penser différemment. Ils sont plus dynamiques. Pensez au discours très inspirant de Steve Jobs donné à la classe de dernière année de 2005 à l'université de Stanford, dans lequel il a dit que pour être innovant, il faut rester affamé, rester bête. Okay ? Donc ces gars sont en quelque sorte les gars qui ont faim, qui sont stupides et original, c'est ça ? Et dans les endroits comme l'Europe, ce serait plus juste, on est peut-être même un peu mieux habillés et on mange mieux que les U.S., mais le problème c'est ce satané secteur public. Il est un peu trop gros, et il n'a pas vraiment permis ces choses comme le capital-risque dynamique et la commercialisation pour être vraiment capable d'être aussi fructueux qu'il est possible. Et même les journaux très respectables, dont certains auxquels je suis abonnée, les mots qu'ils utilisent, vous savez, sont l'état comme un Leviathan. C'est vrai ? Ce monstre avec de grosses tentacules. Ils sont très explicites dans ces éditoriaux. Ils disent, « Vous savez, l'état, c'est nécessaire pour réparer ces petites échecs du marché quand vous avez des biens publics ou différent genre d'externalités négatives comme la pollution, mais vous savez quoi, quelle sera la grosse révolution après Internet ? On espère tous que ce sera quelque chose d'écologique, ou tout ces trucs de nanotechnologie, et pour que ces trucs se produisent, » ils disent — c'était un numéro spécial sur la prochaine révolution industrielle — ils disent, « l'état, tenez-vous en juste aux bases, non? Financez les infrastructures. Financez les écoles. Financez même les recherches de base, parce que c'est reconnu populairement, en fait, comme un grand bien public, dans lesquels les sociétés privées refusent d'investir, faites ça, mais vous savez quoi ? Laissez le reste aux révolutionnaires. » Ces penseurs originaux. Ils sont souvent appelés bricoleurs de garage, parce que certains d'entre eux ont en fait fait quelques trucs dans les garages, bien que ce soit en partie un mythe. Donc, ce que je veux faire avec vous en juste, oh mon Dieu, encore 10 minutes, est de vraiment réfléchir à cette association, parce que ça a en fait d'énormes implications au-delà de la politique d'innovation, ce qui se trouve être le domaine dont je parle souvent avec les législateurs. Ceci a des implications énormes, même avec toute cette notion que nous avons concernant où, quand et pourquoi on devrait en fait réduire les dépenses publiques et les différents types de services publics qui, bien évidemment, comme nous le savons, sont de plus en plus sous-traités à cause de cette association. C'est vrai ? Je veux dire, la raison pour laquelle nous devrions peut-être avoir des écoles gratuites ou des écoles privées sous contrats serait dans le but de les rendre plus innovantes sans être gênées par ce poids du cursus de l'état, ou quelque chose comme ça. Ce genre de mots est constant, ces associations se retrouvent partout, pas seulement dans la politique d'innovation.

Et donc, pour réfléchir encore, il n'y a pas de raison que vous me croyiez, donc pensez simplement à une des choses révolutionnaires les plus intelligentes que vous avez dans vos poches et ne l'allumez pas, mais vous pourriez vouloir le sortir, votre iPhone. Demandez-vous qui a en réalité financé ces très cools, révolutionnaires, originalement pensés, choses dans le iPhone. Qu'est ce qui fait de votre téléphone un smartphone, en gros, au lieu d'un stupide téléphone? Donc Internet, grâce auquel vous pouvez surfer sur la toile, où que vous soyez dans le monde ; le GPS, grâce auquel vous pouvez savoir où vous êtes, n'importe où dans le monde ; l'écran tactile, ce qui rend aussi le téléphone vraiment simple à utliser pour tout le monde. Ce sont les choses très intelligentes, révolutionnaires de l'iPhone, et elles ont été financées par le gouvernement. La conclusion c'est qu'Internet a été financé par DARPA, le département de la défense américaine. Le GPS a été financé par le programme militaire Navstar. Même Siri a en réalité été financé par DARPA. L'affichage à écran tactile à été financé par deux subventions publiques de la CIA et de la NSF données à deux chercheurs publics de l'université du Delaware. A présent, vous devez vous dire, « Bon, elle vient juste de dire les mots 'défense' et 'militaire' un nombre incalculable de fois, » mais ce qui est vraiment intéressant c'est que c'est tout à fait vrai secteur après secteur, et département après département. L'industrie pharmaceutique, qui m'intéresse personnellement car j'ai eu la chance de l'étudier de manière plutôt approfondie, est merveilleuse pour poser cette question concernant l'opposition des trucs révolutionnaires aux trucs non-révolutionaires, parce que tous médicaments et chaque médicament peuvent en fait être partagés en deux groupes : révolutionnaire ou évolutionnaire. Donc les nouvelles entités moléculaires prioritaires sont les nouveaux médicaments révolutionaires, alors que les variations légères de médicaments existants — Viagra, couleur différente, dosage différent — sont ceux qui sont les moins révolutionnaires. Et il s'avère que 75 pour cent des nouvelles entités moléculaires prioritaires sont en fait financées par les ennuyeux laboratoires des secteurs publiques kafkian. Ceci ne veut pas dire que les Big Pharma n'investissent pas dans l'innovation. Elles le font. Elles dépensent dans la partie marketing. Elles investissent dans le D de R&D. Elles dépensent incroyablement beaucoup pour racheter leurs actions, ce qui est un peu problématique. En fait, les sociétés comme Pfizer et récemment Amgen ont dépensé plus d'argent pour racheter leurs actions pour augmenter leurs prix que dans leur R&D, mais ce serait une conférence de TED entièrement différente et qu'un jour je serai fascinée de vous en raconter.

Maintenant, ce qui est intéressant dans tout ça c'est que l'état, dans tous ces exemples, faisait beaucoup plus que juste réparer les échecs du marché. En réalité, il créait et formait des marchés. Il ne finançait pas seulement la recherche de base, qui est une fois de plus un bien public typique, mais aussi la recherche appliquée. C'était même, dieu me pardonne, investisseur en capital-risque. Donc ces programmes SBIR et SDTR, qui donnent aux petites compagnies une finance à un stade précoce n'ont pas été seulement extrêmement importants comparés aux investisseurs en capital-risque privés, mais ils sont aussi devenus de plus en plus nombreux. Pourquoi ? Parce que, comme beaucoup d'entre nous le savent, V.C. est en fait plutôt à cours terme. Ils veulent des retours sur investissement en 3 à 5 ans. L'innovation prends tellement plus de temps que ça, de 15 à 20 ans ! Donc cette notion — je veux dire, c'est ce dont on parle non ? Qui en fait finance les trucs durs ? Bien sûr, ce n'est pas seulement l'état. Le secteur privé en finance beaucoup. Mais ce qu'on nous a toujours dit c'est que l'état est important pour les trucs de bases, mais n'a pas vraiment cette façon de penser originale, et révolutionnaire, qui est à haut risque. Dans tous ces secteurs, du financement d'Internet à la dépense, mais aussi la visualisation, la vision stratégique, pour ces investissements, tout ça venait en fait de l'intérieur de l'état. Le secteur de la nanotechnologie est vraiment fascinant à étudier, parce que le mot lui-même, nanotechnologie, vient de l'intérieur du gouvernement.

Et il y a d'énormes implications de ceci. Premièrement, bien sûr je ne suis pas une personne, genre vieux-jeu, marché versus état. Ce que nous savons tous du capitalisme dynamique c'est que ce dont nous avons en fait besoin sont des partenariats public-privés. Ce que je veux dire, en montrant constamment l'état comme étant nécessaire mais en fait - pffff - un peu ennuyeux et souvent un genre de Leviathan un peu dangereux, c'est que je pense que nous avons réellement retardé la possibilité de former ces partenariats public-privés d'une façon vraiment dynamique. Même les mots que nous utilisons souvent pour justifier la partie "P" la partie publique — bon, les deux parties sont des P — avec les partenariats public-privés est en terme de dé-risque. Ce que le secteur public a fait dans tous ces exemples que je viens de vous donner, et il y en a plein d'autres, que moi et mes autres collègues avons étudié, c'est beaucoup plus que dé-risquer. C'est en quelque sorte prendre le risque. Le provoquer. En fait c'était lui qui pensait de façon différente. Mais aussi, je suis sûre que vous avez tous vécu l'expérience avec les gouvernements locaux, régionaux, nationaux, et vous êtes genre, « vous savez quoi, ce bureaucrate kafkian, je l'ai rencontré. » Cette association, c'est ça. Eh bien, il y a une prédiction qui s'accomplit. En parlant de cet état comme étant peu pertinent, ennuyeux , c'est que quelque fois, on a en fait créé ces organisations de cette façon. Donc ce qu'on devrait faire en fait c'est construire ces organisations étatiques entrepreneuriales. DARPA, qui a financé l'Internet et Siri, a vraiment réfléchit à ça, comment accueillir l'échec, parce que vous allez échouez. Vous échouerez en innovant. Une expérience sur 10 rencontre du succès. Et les gars du V.C. le savent, et ils sont capables de financer les autres échecs avec ce seul succès.

Cela m'amène probablement, à la plus grosse implication, et cela a d'énormes implications au-delà de l'innovation. Si l'état est plus qu'un simple réparateur de marché, si c'est en fait un formateur de marché, et qu'en le faisant, il a du prendre ce risque massif, qu'est-il devenu de sa récompense ? Nous savons tous, si vous avez déjà suivi un cours de finance, la première chose qu'on vous apprend est ce genre de relation risque-prix, et certaines personnes sont assez bêtes ou probablement assez intelligentes si elles on le temps d'attendre, d'investir dans des actions parce qu'elles ont un risque plus élévé qui vandront bien plus avec le temps que les obligations, ce lien risque-prix. Eh bien, où est la récompense pour l'état pour avoir pris ces risques énormes et avoir été assez bête pour avoir permis de faire Internet ? L'Internet était un truc fou ! Ce l'était vraiment. Je veux dire, la probabilité d'échec était énorme ! Il fallait vraiment être dingues pour le faire, et heureusement, ils l'étaient. Maintenant, on n'en vient même pas à cette question de récompense à moins que vous ne décriviez l'état comme ce prenneur de risque. Et le problème c'est que les économistes pensent souvent, eh bien, il y a une récompense qui va à l'état. Ce sont les impôts. Vous savez, les sociétés vont payer des impôts, les emplois qu'elles créent vont permettre la croissance donc les gens qui obtiennent ces emplois, leurs revenus augmentent et reviendront à l'état à travers le mécanisme de l'impôt. Eh bien, malheureusement, ce n'est pas vrai. Okay, ce n'est pas vrai car beaucoup des emplois créés sont à l'étranger. La mondialisation, et ce n'est pas grave. Nous ne devrions pas être nationalistes. Laissez les emplois être où ils doivent être, peut-être. Je veux dire, on ne peut pas prendre position par rapport à ça. Mais aussi, ces sociétés qui ont bénéficié énormément de l'état — Apple est un très bon exemple. Ils ont même eu le premier — enfin, pas le premier, mais en fait 500 000 dollars ont été versés à Apple, la société, via ce programme SBIC, qui a précédé celui de SBIR, tout comme, tel que je l'ai dit plus tôt, toutes les technologies de l'iPhone. Et pourtant nous savons qu'ils ont de manière légale, comme beaucoup de compagnies, payé très peu d'impôts.

Donc ce que nous devons vraiment repenser c'est : ne devrait-il pas peut-être y avoir un mécanisme de génération d'un retour qui serait beaucoup plus direct que l'impôt. Pourquoi pas ? Cela pourrait peut-être se faire à travers la participation. Au fait, ceci, dans les pays qui sont en réalité en train de penser à cela de façon stratégique, les pays comme la Finlande en Scandinavie, mais aussi la Chine et le Brésil, ils conservent la participation dans leurs investissements. Sitra a financé Nokia, a conservé la participation, a fait beaucoup d'argent, c'est une agence de financement publique en Finlande, qui a ensuite financé la série suivante de Nokias. La banque brésilienne de développement, qui fournit de gros investissements aujourd'hui pour les technologies propres, vient d'annoncer un programme de 56 milliards pour ceci dans le futur, ils conservent la participation dans leurs investissements. Donc pour le dire de manière provocante, est-ce que le gouvernement américain a pensé à ça, et peut-être juste à ramener quelque chose qu'on appelle un fonds d'innovation, vous pouvez parier, vous savez, que même si seulement 0,05 pour cent des profits qu'a produit Internet étaient réintroduits dans ce fonds d'innovation, il y aurait tellement plus d'argent à dépenser aujourd'hui dans les technologies écologiques. Au lieu de cela, la plupart des budgets de l'état qui en théorie essaient de faire ceci sont contraints. Mais peut-être il y a encore plus important, nous avons déjà entendu parler du un pour cent, du 99 pour cent. Si l'état est pensé de cette façon plus stratégique, en tant que l'un des acteurs principaux dans le mécanisme de création de valeur, parce que c'est ce dont on est en train de parler, pas vrai ? Qui sont les différents acteurs de la création de valeur dans l'économie, et c'est le rôle de l'état; a t-il été en quelque sorte rejeté comme étant un acteur secondaire ? Si nous pouvions avoir une théorie plus large de la création de valeur qui nous permette d'admettre ce que l'état a fait et récolté quelque chose en retour, ce pourrait être simplement que lors du prochain tour, et j'espère que nous espérons tous que la prochaine grosse révolution sera en fait écologique, que cette période de croissance ne sera pas seulement intelligente, menée par l'innovation, pas seulement écologique, mais aussi plus ouverte, de telle sorte que les écoles publiques dans les endroits comme la Silicon Valley pourront aussi bénéficier de cette croissance, parce que ce n'est pas le cas.

Merci

(Applaudissements)