Kelli Swazey
1,602,129 views • 13:54

Je pense qu'on peut dire que chaque être humain aura un rapport intime avec la mort au moins une fois dans sa vie. Et si ce rapport commençait bien avant d'être confronté à son propre passage de la vie à la mort ? A quoi ressemblerait notre vie si les morts vivaient littéralement à côté de nous ?

Dans le pays natal de mon mari, dans les hautes terres de l'île de Sulawesi, dans l'est de l'Indonésie, se trouve une communauté qui ressent la mort non pas en tant qu’événement singulier, mais en tant que processus social progressif. A Tana Toraja, les moments collectifs les plus importants dans les vies des gens, les points forts de l'interaction sociale et culturelle, ne sont ni les mariages, ni les naissances, ni même les repas familiaux, mais les funérailles. Ces funérailles sont marquées par des rituels élaborés qui lient les personnes dans un système de dette réciproque fondé sur le nombre d'animaux (des cochons, des poulets, et surtout des buffles domestiques) qui sont sacrifiés et répartis au nom du défunt. Ce complexe culturel autour de la mort, cette mise en scène rituelle de la fin de la vie, a fait de la mort l'aspect le plus visible et le plus remarquable du paysage de Toraja. D'une durée allant de quelques jours à plusieurs semaines, les funérailles sont événements bruyants, où commémorer une personne morte n'est pas tant une affaire de tristesse individuelle qu'une transition partagée publiquement. C'est une transition qui concerne autant l'identité des vivants que la commémoration des morts.

Tous les ans, des milliers de visiteurs viennent à Tana Toraja pour assister à ce qu'on pourrait appeler cette culture de la mort, et, pour beaucoup de gens, ces cérémonies spectaculaires, tout comme leur durée, sont d'une certaine manière sans commune mesure avec la façon occidentale d'affronter notre propre mortalité. Ainsi, même si nous partageons la mort en tant qu'expérience universelle, elle n'est pas vécue de la même façon partout dans le monde. En tant qu'anthropologue, j'observe que ces différences dans la façon de la vivre ont leurs racines dans la sphère culturelle et sociale à travers laquelle nous définissons les phénomènes qui nous entourent. Là où nous ne voyons qu'une réalité incontestable, la mort, comme un état biologique irréfutable, les Torajas considèrent la forme corporelle du défunt comme étant à l'origine d'une plus large événement social. Là encore, la fin de la vie matérielle n'est pas la même chose que la mort. En fait, un membre de la communauté n'est réellement mort que lorsque toute la famille se met d'accord et rassemble les ressources nécessaires à la tenue d'une cérémonie funéraire qui soit considérée comme appropriée en termes de ressources par rapport au statut du défunt. Cette cérémonie doit se tenir devant toute la communauté, et tout le monde doit participer.

Après la mort physique d'une personne, le corps est placé dans une pièce spéciale dans la maison traditionnelle, qui s'appelle le tongkonan. Le tongkonan symbolise non seulement l'identité de la famille, mais aussi le cycle de la vie humaine, de la naissance à la mort. L'idée est que la forme du bâtiment dans lequel on naît est la même que celle de la structure qui nous amène dans notre dernière demeure ancestrale. Jusqu'à la cérémonie funéraire, qui peut avoir lieu des années après la mort physique d'une personne, on parle du défunt comme "to makala", une personne malade, ou "to mama", une personne endormie, et il continue d'être un membre du foyer. On le nourrit symboliquement et on s'occupe de lui, et pendant ce temps, la famille va commencer un certain nombre d'injonctions rituelles qui informent l'ensemble de la communauté alentour que l'un des membres est en train de vivre la transition entre cette vie et l'au-delà, transition que l'on nomme Puya.

Je sais ce que certains d'entre vous pensent certainement à cet instant. A-t-elle vraiment voulu dire que ces personnes vivent avec les cadavres de leurs proches ? C'est exactement ce que je veux dire.

Mais plutôt que de céder à la réaction viscérale que la proximité avec des cadavres, la proximité avec la mort, provoque en nous, ou à la façon dont cette notion ne cadre pas avec notre propre définition biologique ou médicale de la mort, je préfère penser à ce que la manière de considérer la mort des Torajas englobe de l'expérience humaine, et que la définition médicale exclut. Selon moi, les Torajas reconnaissent socialement et expriment culturellement ce que beaucoup d'entre nous tiennent pour vrai, malgré l'acceptation générale de la définition biomédicale de la mort, c'est-à-dire que nos relations avec autrui, leur impact sur notre réalité sociale, ne s'arrêtent pas avec l'interruption des processus physiques du corps, qu'il y a une période de transition, lorsque la relation entre les vivants et les morts, est transformée, mais pas terminée. Les Torajas expriment l'idée de cette relation qui se perpétue, en prodiguant amour et attention au symbole le plus visible de cette relation : le corps humain. Mon mari se rappelle tendrement d'avoir parlé et joué avec son défunt grand-père, d'avoir été à côté de lui, et pour lui, ce n'est absolument pas contre nature. C'est une part naturelle du processus par lequel les membres de la famille acceptent la transition dans leur relation avec le défunt, c'est la transition entre le rapport au défunt en tant que personne vivante, et le rapport au défunt en tant que personne qui est un ancêtre. Vous pouvez voir ici ces effigies en bois des ancêtres, ce sont donc des personnes qui ont déjà été enterrées, qui ont déjà eu des funérailles. On les appelle des tau tau.

Les funérailles en elles-même incarnent cette dimension relationnelle de la mort. Elles ritualisent l'impact de la mort sur les familles et sur la communauté. C'est aussi un moment de prise de conscience. C'est un moment où les gens réfléchissent à qui ils sont, leur place dans la société, et à leur rôle dans le cycle de la vie, en accord avec la cosmologie des Torajas.

Il y a un dicton en Toraja, qui dit que tout le monde deviendra grand-parent, et ce que ça signifie, c'est qu'après la mort, nous ferons tous partie de la lignée des ancêtres qui nous enracine dans le passé et le présent et qui définit ceux qui seront nos proches dans le futur. Nous devenons tous les grand-parents des générations d'enfants qui viennent après nous. Cette métaphore d'appartenance à une famille humaine élargie est également la manière dont les enfants décrivent l'argent qu'ils investissent dans les sacrifices de buffles qui sont censés emmener l'âme des gens dans l'au-delà. Les enfants expliquent qu'ils investissent leur argent là-dedans parce qu'ils veulent s'acquitter de leur dette envers leurs parents pour toutes ces années passées à investir et à s'occuper d'eux.

Le sacrifice du buffle et l'étalage rituel de la richesse montrent également le statut du défunt, et, par extension, celui de la famille du défunt. Lors des funérailles, les relations sont reconfirmées mais également transformées dans une mise en scène rituelle qui met en lumière l'aspect le plus marquant de la mort en cet endroit : son impact sur la vie et sur les relations entre vivants.

Toute cette attention portée à la mort ne veut pas dire que les Torajas n'aspirent pas à l'idéal d'une longue vie. Ils pratiquent de nombreuses activités censées conférer une bonne santé et la vie jusqu'à un âge avancé. Mais ils ne font pas beaucoup d'effort pour prolonger la vie de personnes atteintes de maladies invalidantes ou très âgées. A Toraja, il est dit que l'on possède tous une quantité de vie prédéterminée, en quelque sorte. On l'appelle le sunga'. Comme un fil, on doit pouvoir en dérouler la bobine jusqu'à sa fin naturelle.

Considérer la mort comme une partie du tissu culturel et social de la vie a une influence sur les décisions quotidiennes des gens quant à leur santé et aux soins. Le patriarche du clan maternel de mon mari, Nenet Katcha, approche désormais les 100 ans, pour autant qu'on puisse le dire. Il y a des signes grandissants de son départ proche pour rejoindre Puya. On pleurera énormément sa mort. Mais je sais que la famille de mon mari se réjouit à l'avance du moment où ils pourront montrer rituellement ce que sa présence incroyable a signifié dans leur vie, où ils pourront narrer rituellement le récit de sa vie, tisser les fils de son histoire avec ceux de l'histoire de leur communauté. Son histoire est leur histoire. Ses chants funéraires leur chanteront une chanson sur eux-mêmes. Et c'est une histoire sans commencement perceptible, sans fin prévisible. C'est une histoire qui continuera bien après son corps.

On me demande si ça me fait peur ou si ça me dégoûte de participer à une culture où l'on rencontre les manifestations physiques de la mort à chaque coin de rue. Mais moi je vois quelque chose de profondément transformateur dans le fait de vivre la mort comme un processus social et pas seulement biologique. En réalité, la relation entre les morts et les vivants est bien l'objet d'une mise en scène dans le système de santé américain : les décisions sur la prolongation du fil de la vie sont prises selon nos liens émotionnels et sociaux avec les personnes autour de nous, pas seulement sur la capacité de la médecine à prolonger la vie. Comme les Torajas, nous basons nos décisions au sujet de la vie sur les significations et les définitions que nous attribuons à la mort.

Je ne dis pas que vous tous dans le public devriez courir adopter les traditions des Torajas. Ça serait un peu difficile de les transposer aux Etats-Unis. Mais je pose la question : qu'a-t-on à gagner à considérer la mort physique non seulement comme un processus biologique, mais aussi comme un élément de toute l'histoire de l'humanité ? Qu'est-ce que cela donnerait de regarder l'enveloppe corporelle d'un défunt avec amour, parce qu'elle fait intimement partie de ce que nous sommes tous ? Si nous pouvions développer notre définition de la mort pour y inclure la vie, nous pourrions vivre la mort comme une partie de la vie, et peut-être pourrions nous affronter la mort avec autre chose que de la peur. Une des réponses, peut-être, aux défis que doit relever le système de santé américain, particulièrement en ce qui concerne la fin de vie, serait tout simplement de changer de point de vue, et ce changement, en l’occurrence, serait de regarder les relations humaines impliquées dans chaque décès. Cela nous aiderait peut-être à reconnaître que notre façon de restreindre notre discours sur la mort à l'aspect médical ou biologique reflète une habitude plus vaste, que nous partageons tous, d'éviter la mort, d'avoir peur d'en parler. Si nous pouvions concevoir et valoriser une autre sorte de connaissances sur la vie, y compris d'autres définitions de la mort, nous aurions le potentiel pour changer notre discours sur la fin de vie. Cela pourrait modifier notre façon de mourir, mais plus important encore, cela pourrait transformer notre façon de vivre.

(Applaudissements)