Itay Talgam

Itay Talgam: Diriger comme un grand chef d'orchestre

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Translated by Stéphane Faroult
Reviewed by vincent rivalle
0:12

L'instant magique, l'instant magique de la direction d'orchestre Quand vous arrivez sur scène. Il y a un orchestre assis. ils sont en train de s'échauffer, de faire des trucs. Et je monte sur le podium. Vous savez, ce petit bureau du chef d'orchestre. Ou plutôt une cellule, un bureau ouvert,. avec plein d'espace. Et face à tout ce bruit, vous faites un tout petit geste. Quelque chose comme ça, ni très pompeux ni très sophistiqué, ça. Et soudain l'ordre naît du chaos. Le bruit devient musique.

0:45

C'est fantastique. C'est si tentant de penser que c'est grâce à moi. (Rires) Tous ces gens admirables devant moi, ces virtuoses, ils font du bruit, ils ont besoin de moi pour ça. Bon, pas vraiment. Si c'était le cas, je vous épargnerais le discours, et je vous apprendrais les gestes pour que vous puissiez aller de par le monde et faire ça dans n'importe quelle entreprise ou lieu, et avoir l'harmonie parfaite. Ça ne marche pas. Regardons la première vidéo. J'espère que vous penserez que c'est un bon exemple d'harmonie. Et nous parlerons un peu de comment elle vient.

1:17

(Musique)

2:13

N'était-ce pas plaisant ? C'était donc un succès, en quelque sorte. Qui devrions-nous remercier pour ce succès ? Bon, évidemment les musiciens de l'orchestre qui jouent merveilleusement, le Philharmonique de Vienne Ils ne regardent même pas souvent le chef. Ensuite le public qui frappe des mains, oui, et qui participe à la musique. En général, le public viennois n'interfère pas avec la musique. C'est ce qu vous pouvez voir à Vienne qui se rapproche le plus d'un spectacle de danse du ventre (Rires)

2:47

Pas comme Israel, par exemple, où le public tousse tout le temps. Arthur Rubinstein, le pianiste, disait "N'importe où dans le monde, les gens qui ont la grippe vont chez le médecin. A Tel Aviv, ils viennent à mes concerts." (Rires) C'est comme une tradition. Mais le public viennois ne fait pas ça. Là ils se lâchent un peu, rien que pour participer, pour faire un peu partie de l'orchestre, et c'est super. Vous savez, c'est le public comme vous, oui, qui crée l'évènement.

3:16

Et le chef d'orchestre ? Que pouvez-vous dire sur ce que le chef d'orchestre faisait, en fait ? Hum, il était heureux. Et je montre souvent ceci à la direction. Ça ennuie les gens. "Vous venez travailler. Comment pouvez-vous être aussi heureux ?" Il doit y avoir un truc qui ne va pas, non ? Mais il diffuse du bonheur. Et je pense que le bonheur, ce qui est important est que ce bonheur ne vient pas de sa propre histoire seulement, et de sa jouissance de la musique. La joie provient du fait de permettre qu'on entende les histoires d'autres gens en même temps.

3:49

Vous avez l'histoire de l'orchestre comme corps professionnel. Vous avez l'histoire du public comme communauté, oui. Vous avez les histoires des individus dans l'orchestre et dans le public. Et vous avez d'autres histoires, invisibles. Les gens qui ont bâti cette merveilleuse salle. Les gens qui ont fabriqué ces Stradivarius, Amati, tous ces instruments splendides. Et l'on entend toutes ces histoires en même temps. C'est ce que l'on vit vraiment en concert. C'est une vraie raison pour sortir, pas vrai ? Et tous les chefs d'orchestre ne font pas exactement ça. Regardons quelqu'un d'autre, un grand chef d'orchestre, Riccardo Muti, s'il vous plaît.

4:27

(Musique)

5:03

Oui, c'était très court. Mais vous avez pu voir que c'est un personnage complètement différent. Pas vrai ? Il est impressionnant. Il maîtrise tellement. Hein ? Si clair. Peut-être un peu trop clair. Pouvons-nous faire ensemble une petite démonstration ? Voulez-vous être mon orchestre une seconde ? Pouvez-vous chanter, s'il vous plaît, la première note de Don Juan ? Vous chantez "Aaaaaah", et je vous arrête. OK ? Prêt ?

5:24

Public : ♫ Aaaaaah ... ♫

5:26

Itay Talgam : Allez, avec moi. Si vous le faites sans moi je me sens encore plus inutile que je ne le ressens déjà. Alors, s'il vous plaît, attendez le chef d'orchestre. Maintenant regardez moi. "Aaaaaah", et je vous arrête. On y va.

5:37

Public : ♫ ... Aaaaaaah ... ♫ (Rires)

5:43

Itay Talgam : Il faudra qu'on discute tout à l'heure. (Rires) Mais ... Il y a une place pour un ... Mais — (Rires) — vous avez pu voir qu'on peut arrêter un orchestre d'un doigt. Que fait Riccardo Muti? Quelque chose comme ça ... (Rires) Et puis — une espèce de — (Rires) Et donc non seulement l'instruction est claire, mais aussi la sanction, ce qui arrivera si vous ne faites pas ce que je vous dis. (Rires) Alors, est-ce que ça marche ? Oui, ça marche — jusqu'à un certain point.

6:21

Quand on demande à Muti, "Pourquoi dirigez-vous comme ça ?" Il dit, "Je suis responsable." Responsable devant lui. Non, il ne veut pas dire Lui. Il veut dire Mozart, qui est — (Rires) — le troisième fauteuil à partir du centre. (Rires) Alors il dit, "Si je suis — (Applaudissements) Si je suis responsable devant Mozart, ça va être la seule histoire à raconter. C'est Mozart comme moi, Riccardo Muti, je le comprends."

6:46

Et vous savez ce qui est arrivé à Muti ? Il y a trois ans il a reçu une lettre signée par tous les 700 employés de La Scala, employés musicaux, je veux dire les musiciens, disant, "Vous êtes un grand chef. Nous ne voulons pas travailler avec vous. Merci de démissionner." (Rires) "Pourquoi ? Parce que vous ne nous laissez pas nous développer. Vous nous utilisez comme des instruments, pas comme des partenaires. Et notre amour de la musique, etc. etc. ..." Et il a dû démissionner. C'est beau, non ? (Rires) C'est un type sympa. Un type vraiment sympa. Eh bien, pouvez-vous le faire avec moins de contrôle, ou avec un autre genre de contrôle ? Regardons le chef d'orchestre suivant, Richard Strauss.

7:26

(Musique)

7:54

J'ai peur que vous ne pensiez que je l'ai surtout choisi à cause de son âge. Ce n'est pas vrai. Quand il était jeune, à environ 30 ans, il a écrit ce qu'il a appelé "Les dix commandements du chef d'orchestre" Le premier était : si vous êtes en sueur à la fin du concert ça veut dire que vous avez dû faire quelque chose de travers. C'était le premier. Vous allez mieux aimer le quatrième : Il dit : Ne regardez jamais les trombones — ça ne fait que les encourager. (Rires)

8:21

Et donc, toute l'idée est vraiment de laisser les choses se faire toutes seules. N'intervenez pas. Mais comment cela se passe-t-il ? L'avez-vous vu tourner les pages de la partition ? Soit il est sénile et ne se rappelle pas sa propre musique, parce qu'il l'a composée. Ou bien, il leur communique en fait un message très fort, qui dit, "Allez les gars. Il faut suivre la partition. Donc ce n'est pas mon histoire. Ce n'est pas votre histoire. C'est juste l'exécution de la musique qui est écrite, pas d'interprétation." L'interprétation est la véritable histoire d'un musicien. Alors, non, il ne veut pas de ça. C'est une autre forme de contrôle. Voyons un autre super-chef d'orchestre, un super-chef allemand, Herbert von Karajan, s'il vous plaît.

9:03

(Musique)

9:36

Qu'est-ce qui est différent ? Vous avez vu ses yeux ? Fermés. Vous avez vu ses mains ? Vous avez vu cette espèce de mouvement ? Laissez-moi vous diriger. Deux fois. Une fois comme Muti, et vous allez — (il frappe dans ses mains) — frapper dans vos mains, une seule fois. Et puis comme Karajan. Voyons ce qui arrive. OK ? Comme Muti. Vous êtes prêts ? Parce que Muti ... (Rires) OK ? Prêt ? Allons-y.

9:55

Public : (Frappe dans ses mains)

9:56

Itay Talgam : Hmm ... encore.

9:58

Public : (Frappe dans ses mains) Itay Talgam : Bien. Maintenant comme un Karajan. Puisque vous êtes entrainés, laissez moi me concentrer et fermer mes yeux. Allez, allez.

10:07

Public : (Frappe dans les mains )(Rires)

10:09

Itay Talgam : Pourquoi pas ensemble ? (Rires) Parce que vous ne saviez pas quand jouer. Je peux vous dire, même le Philharmonique de Berlin ne sait pas quand jouer. (Rires) Mais je vais vous dire comment ils font. Aucun cynisme. C'est un orchestre allemand, oui ? Ils regardent Karajan. Puis ils se regardent. (Rires) "Vous comprenez ce que veut ce type ?" Et après avoir fait ça, ils se regardent vraiment, et les premiers interprètes de l'orchestre conduisent tout l'ensemble à jouer à l'unisson.

10:39

Et quand on interroge Karajan à ce sujet Il répond en fait, "Oui, le pire que je puisse infliger à mon orchestre c'est de lui donner un signe clair parce que ça empêche l'unisson, l'audition mutuelle qui est nécessaire à un orchestre." Voilà qui est bien. Et ses yeux ? Pourquoi ses yeux sont-ils fermés ? Il y a une histoire merveilleuse à propos de Karajan dirigeant à Londres. Il fait un signe à un flûtiste comme ceci. Le type n'a pas la moindre idée de quoi faire. (Rires) "Maestro, avec tout le respect que je vous dois, quand dois-je démarrer ?" Que pensez-vous que fut la réponse de Karajan ? Quand dois-je démarrer ? Oh oui. Il dit, "Vous démarrez quand vous ne le supportez plus." (Rires)

11:24

Il voulait dire que vous savez que vous n'avez aucune autorité pour changer les choses C'est ma musique. La vraie musique n'est que dans la tête de Karajan. Et vous devez deviner mes pensées. Alors vous êtes sous une pression formidable parce que je ne vous donne pas d'instructions, et malgré cela, il faut me deviner. Donc c'est un genre différent de contrôle, très spirituel et néanmoins très ferme. Peut-on le faire autrement ? Évidemment. Revenons au premier chef d'orchestre que nous avons vu : Carlos Kleiber, il s'appelle. Vidéo suivante s'il vous plaît.

11:53

(Musique)

12:49

(Rires) Oui. Eh bien, c'est différent. Mais n'est-ce pas maîtriser de la même manière ? Eh bien non. Parce qu'il ne leur dit pas quoi faire. Quand il fait cela, ce n'est pas, "Prenez votre Stradivarius et comme Jimmy Hendrix, fracassez-le par terre." Ce n'est pas ça. Il dit, "Ceci est le geste de la musique. Je vous ouvre un espace pour ajouter une autre couche d'interprétation." C'est une autre histoire.

13:14

Mais comment est-ce que cela peut vraiment marcher ensemble s'il ne leur donne pas d'instructions ? C'est comme être sur des montagnes russes. Oui ? On ne vous donne pas d'instructions. Mais les forces en action vous maintiennent en place. C'est ce qu'il fait. Le truc intéressant est bien sûr qu'il n'y a pas vraiment de montagnes russes. Ce n'est pas physique. C'est dans la tête des interprètes.

13:34

Et c'est ce qui les transforme en partenaires. Vous avez le plan en tête. Vous savez quoi faire, même si Kleiber ne vous dirige pas. Mais ici, puis là, et ça. Vous savez quoi faire. Et vous devenez un partenaire dans la construction des montagnes russes. Oui, avec du son, tout en prenant votre tour. C'est très excitant pour ces interprètes. Après ça, ils ont besoin de deux semaines de sanatorium. (Rires) C'est très éprouvant. Pas vrai ? Mais ça, c'est la meilleure manière de faire de la musique.

14:04

Mais bien sûr ce n'est pas qu'une question de motivation et de leur donner plein d'énergie physique. Vous devez aussi être très professionnel. Et regardez encore Kleiber. Pouvons-nous vite avoir la vidéo suivante ? Vous allez voir ce qui arrive quand il y a une erreur.

14:20

(Musique) Vous admirez encore un fois le langage du corps. (Musique) Et maintenant il y a un trompettiste qui fait quelque chose pas tout à fait comme il le faudrait. Suivez la vidéo. Regardez. Vous avez vu, deuxième rappel pour le même interprète. (Rires) Et maintenant troisième rappel du même interprète. (Rires) "Attendez-moi après le concert que je vous signifie votre préavis." Vous savez, quand il le faut, l'autorité est là. C'est très important. Mais l'autorité ne suffit pas à faire que les gens deviennent vos partenaires.

15:04

Regardons la prochaine vidéo s'il vous plaît. Regardez ce qu'il s'y passe. Ça peut vous surprendre après avoir vu Kleiber aussi hyperactif. Il dirige Mozart. (Musique) Tout l'orchestre joue. (Musique) Maintenant quelque chose d'autre. (Musique) Vous avez vu ? Il y est à 100%, mais il ne commande pas, il ne dit pas quoi faire. Mais plutôt il apprécie la performance du soliste. (Musique)

15:44

Et maintenant un autre solo. Voyez ce que vous pouvez en tirer. (Musique) Regardez ses yeux. OK. Vous avez vu ça ? D'abord, c'est le genre de compliment que nous aimons tous recevoir. Ce n'est pas un commentaire. C'est un "Mmmm ..." Oui, ça vient de là. Donc c'est bien. Et la seconde chose c'est le fait d'être en contrôle, mais d'une manière très spéciale. Quand Kleiber — vous avez vu ses yeux, partant de là ? (Chantonne) Vous savez ce qui arrive ? Il n'y a plus de gravitation.

16:24

Kleiber non seulement crée un processus, mais il crée aussi les bonnes conditions dans le monde où ce processus se déroule. Et donc encore une fois, le joueur de hautbois est complètement autonome et par conséquent heureux, fier de son travail, créatif et tout ça. Le niveau de maîtrise de Kleiber est à un tout autre niveau. Et donc, la maîtrise n'est plus un jeu à somme nulle. Vous avez cette maîtrise. Vous avez cette maîtrise. Et tout ce que vous mettez ensemble, en partenariat, produit la meilleure des musiques. Et donc Kleiber pense processus. Kleiber pense conditions dans le monde.

16:58

Mais vous avez besoin d'un processus et de contenu pour créer le sens. Leonard Bernstein, mon maestro personnel, car il était un grand professeur, Bernstein partait toujours du sens. Regardez ceci s'il vous plaît.

17:13

(Musique)

18:12

Vous vous rappelez le visage de Muti, au début ? Eh bien il avait une expression merveilleuse, mais il n'en avait qu'une. (Rires) Avez-vous vu le visage de Leonard ? Vous savez pourquoi ? Parce que la musique exprime la douleur. Et vous jouez un son qui fait mal. Et vous regardez Leonard et il souffre. Mais pas d'une manière à laquelle vous voulez mettre fin. C'est une souffrance, une manière "juive" d'apprécier, comme on dit. (Rires) Mais vous lisez la musique sur son visage. Vous voyez que sa main a abandonné la baguette. Plus de baguette. Maintenant c'est vous, l'interprète, qui racontez l'histoire. Maintenant, c'est une situation inversée. Vous racontez l'histoire. Et vous racontez l'histoire. Et même brièvement vous devenez le raconteur que la communauté, toute la communauté, écoute. Et Bernstein crée les conditions pour ça. N'est-ce pas merveilleux ?

19:01

Si vous faites toutes les choses dont on a parlé, ensemble, et peut-être quelques autres, vous pouvez atteindre ce point merveilleux où l'on fait sans faire. Et pour la dernière vidéo, je pense que c'est simplement le meilleur des titres. Mon ami Peter dit, "Si vous aimez quelque chose, donnez le." Et donc, s'il vous plaît ...

19:21

(Musique)

20:25

(Applaudissements)

Un chef d'orchestre affronte le plus grand défi pour un leader : créer l'harmonie parfaite sans dire un mot. Dans cette présentation séduisante, Itay Talgam met en évidence les styles uniques de six grands chefs d'orchestre du 20ème siècle, qui illustrent des questions cruciales pour tous les leaders.

About the speaker
Itay Talgam · Conductor and leadership expert

After a decade-long conducting career in his native Israel, Itay Talgam has reinvented himself as a "conductor of people" — in government, academia, business and education. He is the author of The Ignorant Maestro.

After a decade-long conducting career in his native Israel, Itay Talgam has reinvented himself as a "conductor of people" — in government, academia, business and education. He is the author of The Ignorant Maestro.