Yannick Roudaut
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Alors effectivement pendant une vingtaine d'années, j'étais dans le monde de la finance, avec des certitudes, je connaissais le monde de la finance, et comment l'économie mondiale fonctionnait, car c'était mon quotidien. Toutes les conversations qu'on m'apportait sur l'écologie, la finitude du monde, etc. je balayais d'un revers de la main, je n'y croyais pas beaucoup. En 2007 il y a eu un événement exceptionnel qui s'est produit, la crise des subprimes, l'effondrement des grandes banques américaines. Ça a été un électrochoc, j'avais des conversations un peu houleuses avec mon épouse sur la question, sur le métier que je faisais, les limites du modèle. Ça, plus les subprimes, j'ai pris conscience que j'étais complètement dans l'erreur, qu'on allait droit dans le mur. Toute la conception du monde que je pouvais avoir, toutes les certitudes que j'avais jusqu'ici, elles ont volé en éclats en quelques mois. Et c'est pour ça que je suis là ce soir, j'ai pris conscience que finalement tout cela n'était pas si grave, et que c'était même une chance, parce que nous avons la chance exceptionnelle de vivre une période exceptionnelle dans l'histoire de l'humanité. nous allons pouvoir changer le monde. Mais avant ça, je vais vous demander un petit effort, il va falloir faire un travail de deuil, il faut tourner la page. C'est tourner la page du monde dans lequel nous vivons aujourd'hui. Pour le faire, je vais m'appuyer sur les travaux d'un Américain qui s'appelle Jared Diamond, qui a publié « Collapse », et vous allez voir en quelques minutes que les 5 facteurs d'effondrement des civilisations sont réunis aujourd'hui. Jared Diamond a identifié 5 facteurs que l'on retrouve dans l'effondrement des Mayas, des Vikings de toutes les grandes civilisations de Mésopotamie. A chaque fois, ces 5 facteurs étaient réunis. Et la mauvaise nouvelle, c'est qu'en ce début de XXIè siècle, les 5 facteurs sont réunis. Mais cette fois-ci ce n'est pas une civilisation qui est menacée, c'est le village Monde, c'est l'humanité, c'est nous tous. C'est extrêmement important d'en prendre conscience. Le premier facteur d'effondrement, c'est le facteur environnemental. Nous avons infligé depuis 2 siècles, surtout depuis une cinquantaine d'années, des dommages environnementaux parfois irréversibles. 2ème facteur, le dérèglement climatique. Toutes les grandes civilisations ont fait face à ces dérèglements. Ça affaiblit les écosystèmes, et qui dit affaiblissement des écosystèmes dit pénurie de ressources, déstabilisation d'une société, conséquences économiques, géopolitiques, sociales, vous connaissez la suite. 3ème facteur, réuni encore aujourd'hui, c'est la résurgence des conflits militaires. Ça découle des deux premiers facteurs : quand les écosystèmes sont déstabilises, et la société manque de ressources, on renoue avec les conflits, on se fait la guerre. Et je vous rappelle qu'à l'heure actuelle, la France est en guerre au Mali, il ne faut pas l'oublier. 4ème facteur, tout aussi important que le précédent, c'est le délitement des alliances diplomatiques et commerciales. Plus ça va mal, plus les alliances d'hier volent en éclat. Aujourd'hui, on est tous conscients que l'avenir de l'Europe est mis entre parenthèses, on ne sait pas ce que ça va donner. Puis le 5ème facteur, pas le moins inquiétant : l'aveuglement de nos élites. Dans tout effondrement de civilisation, les élites sont incapables d'expertiser la chute de leur monde. Elles sont incapables de changer leur prisme d'analyse Et quel est le résultat ? Le résultat est simple, elles mènent une politique de caste, qui accentue, qui précipite l'effondrement d'un monde. Après tout ce que je vous ai dit, il faut bien prendre conscience que la fin d'un monde n'est pas synonyme de la fin du monde. Quand je vous disais qu'on vit une période exceptionnelle, extraordinaire au sens étymologique, c'est que nous vivons un trait d'union, sans doute, entre deux mondes. Le monde d'aujourd'hui, on est en train de tourner la page. Et le monde de demain, le monde en devenir, le monde soutenable, dont on va parler cette la soirée, commence à se matérialiser tout doucement, mais il n'est pas encore concrétisé. Alors, qu'est-ce qu'on vit ? On vit une période historique assez enthousiasmante, il va falloir réinventer les choses. La période la plus proche de nous, durant laquelle l'homme a tout réinventé, vous la connaissez, c'est la Renaissance. La question qui se pose au XXIème siècle : « Vivons-nous une nouvelle Renaissance ? » Là, on va voir si les facteurs d'une Renaissance sont réunis. 1er facteur d'une renaissance, c'est une nouvelle appréhension du monde. Au XVème siècle, Christophe Colomb découvre les Amériques, l'homme découvre l'immensité de la planète Terre, on découvre l'immensité du Monde. Qu'est-ce qui ce passe en ce moment, depuis quelques décennies, depuis quelques années, on découvre la finitude du Monde. La planète est très petite, en termes de ressources, en termes de capacité, si on garde le modèle économique actuel. Nouvelle appréhension. 2ème facteur : la Renaissance est une période de très forte créativité. On connaît tous Léonard de Vinci, les peintres flamands. 2012, 2013, que se passe-t-il ? Très forte créativité. L'imprimante 3D en est un exemple et il y en a bien d'autres. 3ème facteur de renaissance : contrairement aux idées reçues, la Renaissance n'a pas été qu'une période de créativité mais c'est aussi beaucoup de violence. Guerres de religion, guerres civiles, extermination des Amérindiens, esclavagisme. En 2012, 2013, que vit-on ? Des violences quotidiennes permanentes, et des enfants qui se font tuer à l'arme automatique dans des écoles. 4ème facteur d'une renaissance : Tout le monde connaît Gutenberg — l'invention de l'imprimerie qui a changé radicalement la diffusion de la connaissance dans le monde européen et après dans le reste du monde. Imaginez qu'aujourd'hui il y a un nouvel outil technologique qui permet de diffuser la connaissance, de tout modifier. Cet outil, on l'a, ça nous tient dans la main, la connaissance est instantanée. Nous tenons la connaissance du monde dans la main. On va voir tout à l'heure que ça va tout changer. Et enfin une renaissance, et ça m'amène au sujet du jour, c'est le fait que toutes les certitudes de l'humanité ont volé en éclats. Je vous rappelle quand même que depuis Aristote en passant par Ptolémée au IIème siècle et jusqu'à la Renaissance, la Terre était plate, l'Homme était au centre du Monde et les astres tournaient autour de nous. Et quiconque osait remettre cette pensée unique en question, quiconque osait contester cette vérité acquise non négociable, vous connaissez la suite, il avait affaire à l'Inquisition, le bûcher, on le soumettait à la question. Copernic et Galilée ont failli payer de leur vie parce qu'ils ont osé dire que la Terre n'était pas plate et qu'elle n'était pas le centre du monde. Donc la question qui se pose aujourd'hui pour nous, contemporains du XXIème siècle, c'est : « Commettons-nous la même erreur que nos ancêtres ? Sommes-nous, nous aussi dans l'erreur, sommes-nous dans des certitudes qui vont voler en éclats au cours des prochaines années ? » Une fois qu'on a posé cette question, la réponse est : « Quelles sont ces certitudes, quelles sont les valeurs non négociables acquises qui pourraient voler en éclat dans 10, 15, 20, ou 50 ans ? » Alors il y en a beaucoup. En tant qu'ancien économiste, j'en vois au moins trois sur le plan économique. La 1ère, c'est la vérité selon laquelle, la croissance est le seul moteur de l'économie. Je vous rappelle qu'en Grec, que veut dire le mot économie ? Économie, ça veut dire gestion des ressources gestion du domaine, de la maison. Ça ne veut pas forcément dire croissance, ce n'est pas synonyme. 2ème vérité qui pourrait voler en éclats, c'est celle selon laquelle la croissance est infinie, c'est notre modèle de consommation, dans un monde fini de plus en plus petit, puisqu'on est de plus en plus nombreux avec moins de ressources. Ce dogme, on ne le remet pas en question. 3ème dogme, 3ème vérité acquise, c'est le nécessaire sacrifice du vivant, au service de cette croissance. On s'est quand même octroyé le droit à polluer, le droit à empoisonner, le droit à intoxiquer. Pourquoi ? Parce que la croissance l'exige. Donc, la question qui se pose aujourd'hui, c'est, si nous continuons comme ça, si nous continuons à sacrifier le vivant, est-ce que la dispute, est-ce que le dialogue sera autorisé ? La réponse n'est pas aussi évidente, car on peut s'interroger sur le fait que les gens qui remettent en cause ces dogmes de croissance moteur de l'économie, du mythe de la croissance infinie, sont peut-être encore aujourd'hui considérés comme les hérétiques d'hier. Je vous avoue que je ne suis pas sûr, qu'en ce moment, au XXIème siècle, on fasse preuve d'une grande sagesse à l'égard de ceux qui osent remettre en question un système qui nous profite à tous. Il est extrêmement important d'ouvrir nos esprits. Et pourtant, nous sommes de plus en plus nombreux, tous ici, je pense que vous en êtes convaincus, nous savons que le chemin pris depuis deux siècles nous emmène directement, comme le dit si bien le philosophe Jonas, vers quoi ? Vers l'impasse tragique. Le développement économique sur lequel nous basons notre modèle nous emmène dans une impasse tragique. Hanse Jonas ajoute une très belle expression : « De toutes façons, la nature finira par apporter son ultime veto, ça en sera fini ». Après ce que je viens de vous dire, une autre question se pose, qui m'interpelle personnellement, c'est : « Que penseront nos enfants et descendants de nos comportements, de notre entêtement de notre obsession d'un modèle économique destructeur ? » Et bien, il y a fort à parier qu'ils nous appelleront peut-être barbares, à l'égard du monde vivant, et peut-être, qu'ils éprouveront le même mépris la même indignation que nous pouvons éprouver aujourd'hui par rapport à ceux qui ont développé l'esclavagisme il y a 2 ou 3 siècles. Nos comportements aujourd'hui ne sont pas plus glorieux que ceux qu'aujourd'hui l'on méprise. Pourquoi ? Parce qu'il y a 3 siècles, l'esclavagisme était non négociable. Le modèle économique européen et américain reposait sur l'esclavagisme. Aujourd'hui, en 2013, que se passe-t-il ? Tout notre modèle économique, toute notre société repose sur quoi ? Sur l'exploitation, le sacrifice du vivant. La question qui se pose donc aujourd'hui, c'est « Que va-t-on faire ? », bien sûr. Avant de savoir ce qu'on va faire, c'est comprendre pourquoi on en est arrivé là, afin de ne pas commettre la même erreur dans le monde de demain. Et comment on en est arrivé là ? La réponse est simple, elle tient en quelques mots : le philosophe Descartes a dit il y a déjà 4 siècles : « L'homme est le seul maître et possesseur de la nature ». Point à la ligne. Nous dominons la nature, nous la façonnons et modelons, nous en faisons ce que nous voulons. Depuis cette pensée cartésienne, que se passe-t-il ? Nous considérons la nature comme un puits sans fond, comme une mine dans laquelle on vient puiser, et on jette. Et c'est toute la problématique, c'est que la nature, on la considère comme quoi ? Eh bien finalement, ça pose l'homme comme extérieur à la nature, c'est notre extériorité qui pose problème. Michel Serres, dès 1990, avait une réflexion extrêmement juste, comme toujours, il nous disait : « Mais finalement, la notion d'environnement nous pose problème, parce que l'environnement sous-entend que l'homme est posé, entouré d'un monde vivant. Nous sommes détachés de la nature. Tant que nous n'aurons pas résolu, nous n'aurons pas une réconciliation avec cette nature, ça ne fonctionnera pas. Il ne s'agit pas là de sacraliser la nature, de la mettre sur un autel, une déesse sacrée, il s'agit juste de faire avec la nature, et non contre ou sans elle. » Alors, comment allons-nous faire ? Eh bien, la conclusion de mes récents travaux c'est qu'il va falloir organiser, tout simplement, c'est extrêmement facile, une nouvelle controverse. C'est quoi la controverse ? C'est une dispute, un débat mondial. Que s'est-il passé à Valladolid au XVIème siècle, en 1550 ? Eh bien, une dispute a eu lieu en Espagne pour savoir si les Amérindiens étaient des êtres vivants ou non. Parce que si on exploitait gratuitement cette main-d'œuvre docile on développait le Nouveau Monde. Si c'étaient des hommes, on ne pouvait pas les réduire à l'état d'esclavage. C'était insupportable. Donc, on discute sur l'humanité ou non des Amérindiens. Au XXIème siècle, il va falloir qu'on organise une nouvelle controverse. Mais cette nouvelle controverse, cette fois-ci aura pour but de déterminer quels sont les seuils de tolérance vis-à-vis de la nature par rapport à l'activité humaine. Qu'est-ce que la nature peut supporter, quel modèle économique peut-elle supporter, avons-nous le droit de polluer, le droit de tuer l'avenir de nos enfants et de détruire leur patrimoine commun. Cette nouvelle controverse nous permettra de rédiger la Déclaration Universelle des Devoirs de l'Homme envers la Nature. Je dis bien des devoirs. Pourquoi ? La Déclaration des Droits de l'Homme a été la pierre angulaire du monde moderne, du monde d'aujourd'hui. La Déclaration Universelle des Devoirs de l'Homme sera la pierre angulaire du nouveau monde de demain. Elle nous fixera des limites, des bornes à notre activité. Comment lancer cette nouvelle controverse ? Il va falloir s'organiser. Vous allez me dire, avant de s'organiser et de la lancer, « Roudaut il a fumé, il est utopiste, il est Bisounours, c'est un fantasme tout ça ». Je vous renvoie à l'Histoire une fois encore, qui aurait pensé avant Constantin et Théodos 1er, que les Romains verraient leur empire détruit par une poignée d'individus à l'intérieur qu'on appelait les Chrétiens ? Qui aurait pensé avant la Révolution française et la fin de la monarchie qu'une poignée d'hommes écrirait la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme ? Aujourd'hui, ceux qui réfléchissent à un autre monde qui aspirent à de nouvelles valeurs sont peut-être, vous êtes peut-être, je suis peut-être, les premiers Chrétiens de l'Empire Romain. Nous sommes peut-être en train de changer les choses de l'intérieur par la seule aspiration de nos valeurs à un autre monde. Comment organiser cette nouvelle controverse ? C'est tres simple, parce qu'à défi inédit, nous avons un outil inédit dans les mains, c'est la connexion. Nous sommes tous connectés. Et ça va tout changer. Le fait d'être connecté nous permet de lancer une controverse, d'envisager le monde de demain. Je terminerai sur cette connexion, puisque dès ce soir, je vous propose de lancer le premier Tweet sur la nouvelle controverse. ici, maintenant à Nantes, c'est parti, envoyé. Et je vous invite à poursuivre le débat sans moi, après, ou avec moi. Merci. (Applaudissements)