Roxane Gay
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J'échoue en tant que femme, j'échoue en tant que féministe.

J'ai de ferventes opinions concernant l'égalité des sexes, mais je crains qu’accepter librement l'étiquette de « féministe » serait injuste envers les bonnes féministes.

Je suis féministe, mais plutôt mauvaise. Donc je me surnomme « Mauvaise Féministe ». Au moins, j'ai écrit un article, puis un livre intitulé « Mauvaise Féministe », puis lors d'entretiens, les gens m'appelaient « La Mauvaise Féministe ». ( Rires )

Ce qui n'était au début qu'une blague avec moi-même et une provocation préméditée est devenu quelque chose de réel.

Prenons un peu de recul. Quand j'étais plus jeune, durant mon adolescence et ma vingtaine, j'avais des idées étranges sur les féministes. Je les imaginais comme des femmes poilues, en colère, anti-hommes, anti-sexe — comme si c'était mal ! (Rires) Aujourd'hui, je vois comment les femmes sont traitées dans le monde, et la colère, en particulier, semble une réponse parfaitement raisonnable.

Mais à l'époque, je me souciais du ton des gens lorsqu'ils suggéraient que j'étais peut-être une féministe. L'étiquette de féministe était une accusation, c'était un mot en « F », à mauvaise connotation. J'étais cataloguée comme femme qui ne suit pas les règles, qui espère un peu trop, qui se surestime, car j'osais croire que j'étais égale — (tousse) — supérieure à un homme. On ne veut pas être cette femme rebelle, jusqu'à ce qu'on réalise qu'on est tellement cette femme, et qu'on ne peut imaginer être quelqu'un d'autre.

En avançant en âge, j'ai commencé à accepter que je suis, en effet, une féministe, et fière de l'être. Je considère certains faits comme évidents : les femmes sont égales aux hommes. Nous méritons le même salaire pour le même travail. Nous devons pouvoir nous déplacer dans le monde à notre guise,

sans avoir à subir harcèlement ou violence. Nous avons droit à un accès facile et abordable aux moyens contraceptifs et aux services de santé sexuelle. Nous avons le droit de faire des choix pour notre corps, libres de la surveillance législative et des doctrines évangéliques. Nous avons le droit au respect.

Plus encore. Quand on parle des besoins des femmes, nous devons considérer les autres identités. Nous ne sommes pas que des femmes. Nous sommes des êtres avec des corps, des expressions sexuelles des religions, des sexualités des milieux d'origine et des compétences différents, et plus encore. Nous devons considérer ces différences et comment elles nous affectent, autant que nous considérons nos points communs. Sans ces inclusions sociales, notre féminisme n'est rien.

J'estime ces vérités comme allant de soi, mais soyons clairs : je suis un gâchis. Je suis pleine de contradictions. Je pratique mal le féminisme de plusieurs façons.

J'ai une autre confession. Lorsque je me rends à mon lieu de travail, j'écoute du gangster rap très fort. (Rires) Même si les paroles sont dégradantes pour les femmes — ces paroles m’offensent profondément — « Salt shaker », le classique des Ying Yang Twins, est génial. (Rires) « Fais ce que tu peux avec ton t-shirt mouillé. Pute, tu dois t'agiter jusqu'à ce que ton cul fasse mal ! » (Rires) Pensez-y. (Rires) Poétique, n'est-ce pas ? Je suis complètement mortifiée par mes choix musicaux. (Rires )

Je crois fermement au travail des hommes, qui consiste en des tâches que je ne veux pas faire, dont : (Rires) toutes les tâches domestiques, mais aussi : tuer les insectes, sortir les poubelles, entretenir la pelouse et la voiture. Je ne veux rien avoir avec cela. (Rires) Le rose est ma couleur préférée. J'aime les magazines de mode et les jolies choses. Je regarde le Bachelor et les comédies romantiques, et j'ai des rêves absurdes sur des contes de fées devenus réalité.

Certaines transgressions sont plus flagrantes. Si une femme veut prendre le nom de son mari, c'est son choix, et je ne peux pas juger. Si une femme choisit de rester à la maison pour élever ses enfants, j’accepte ce choix, aussi. Le problème n'est pas que, par ce choix, elle se rende économiquement vulnérable ; le problème est que notre société est bâtie pour rendre les femmes vulnérables lorsqu'elles choisissent. Réglons ce problème. (Applaudissements)

Je rejette le féminisme dominant qui a toujours ignoré ou détourné les besoins des femmes de couleur, qui travaillent, des allosexuelles et des transsexuelles, en faveur des blanches, hétérosexuelles, de la classe moyenne et supérieure. Écoutez, si ceci est du bon féminisme, alors je suis une mauvaise féministe. (Rires)

Il y a aussi ceci : en tant que féministe, je subis beaucoup de pression. On a tendance à mettre les féministes visibles sur un piédestal. On s'attend à ce qu'elles soient parfaites. Quand on est déçu, on les pousse allègrement du piédestal sur lequel nous les avions posées. Comme j'ai dit, je suis un gâchis — considérez-moi descendue du piédestal avant que vous n'essayiez de m'y mettre. (Rires)

Trop de femmes, en particulier, les innovatrices et les leaders de l'industrie, ont peur d'être cataloguées comme féministes. Elles ont peur de se lever et de dire : « Oui, je suis féministe », par peur du sens de cette étiquette, par peur de ne pas être à la hauteur de ces exigences irréalistes.

Prenez par exemple Beyoncé, ou comme je l'appelle, La Déesse. (Rires) Elle est récemment apparue comme une féministe visible. Aux MTV Music Awards en 2014, elle a chanté et dansé devant le mot « Féministe » de 3 mètres de hauteur. C'était un spectacle mémorable que de voir cette pop star adoptant le féminisme et faisant savoir aux jeunes gens qu'être féministe est quelque chose qu'on doit célébrer. Puis la magie est passée, et les critiques ont débattu sans fin si Beyoncé était vraiment féministe. Ils ont catégorisé son féminisme, au lieu de simplement prendre au mot une femme mature et accomplie. (Rires) (Applaudissements)

On exige la perfection des féministes, parce que l'on se bat pour tellement, nous en voulons tellement, nous avons besoin de beaucoup trop.

Nous dépassons la critique raisonnable et constructive, et préférons disséquer toutes les formes de féminisme, les détruisant jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien. Nous n'avons pas besoin de faire ça. Le mauvais féminisme, ou à vrai dire, le plus inclusif, est un point de départ.

Mais après ? Nous passons de la reconnaissance de nos imperfections à la responsabilité, ou au passage à l'action et devenir un peu courageux. Si j'écoute de la musique dégradante, je crée la demande à laquelle des artistes sont plus que ravis de contribuer un approvisionnement illimité. Ces artistes ne changeront pas la manière dont ils parlent des femmes jusqu'à ce que nous exigions ce changement en affectant leur réalité. Évidemment, c'est difficile. Pourquoi faut-il que ça sonne si bien ? (Rires) C'est difficile de prendre la bonne décision, et tellement simple de justifier la moins bonne. Mais... quand je justifie mes mauvais choix, je rends plus difficile la bataille des femmes pour l'égalité, l'égalité que nous méritons toutes, et j'ai besoin d'assumer cette erreur.

Je pense à mes nièces de 3 et 4 ans. Elles sont magnifiques, persévérantes, brillantes, et ne manquent pas d'audace. Je veux qu'elles évoluent dans un monde où elles seront appréciées pour les puissantes créatures qu'elles sont. Je pense à elles, et soudain, le meilleur choix devient plus simple à faire.

Nous pouvons tous prendre les bonnes décisions. Nous pouvons changer la chaîne quand un programme télé montre la violence contre les femmes comme récréative — Le Trône de Fer. On peut changer de chaîne radio quand on entend des chansons qui maltraitent les femmes. On peut dépenser notre argent ailleurs lorsque les films traitent les femmes comme des objets décoratifs. On peut arrêter de supporter les sports professionnels où les athlètes traitent leur partenaire comme des sacs de boxe. (Applaudissements)

Autrement dit, les hommes, surtout les blancs hétérosexuels, peuvent dire : « Non, je ne publierai pas dans votre magazine, je ne participerai pas à votre projet, ou ne travaillerai pas avec vous, jusqu'à ce que vous incluiez un juste nombre de femmes, comme participantes et comme preneuses de décisions, jusqu'à ce que votre publication, ou votre organisation, inclue tous les types de différences. »

Ceux qui parmi nous sont en minorité, et qui sont invitées à prendre part à ces projets, peuvent aussi refuser d'être incluses jusqu'à ce que plus d'entre nous puissent casser ce plafond de verre, et arrêtions d'être traitées comme des pions.

Sans ces efforts, sans ces prises de position, nos succès ne voudront pas dire grand-chose. Nous pouvons être courageux et espérer que nos choix influencent les gens au pouvoir : éditeurs, producteurs de musique ou de films, PDG, législateurs ; ces personnes qui peuvent prendre les décisions afin de créer un changement considérable et sur le long terme.

Nous pouvons aussi affirmer notre féminisme audacieusement, qu'il soit bon, mauvais ou entre les deux. La dernière phrase de mon livre dit : « Je préfère être une mauvaise féministe que pas féministe du tout. » C'est vrai pour tellement de raisons, mais, avant tout, je dis ceci parce qu'il fut un temps où ma voix m'a été volée, et le féminisme m'a aidée à la retrouver.

Il y a eu un accident. Je l'appelle « accident » pour pouvoir porter le fardeau de ce qui s'est passé. Des garçons m'ont brisée, quand j'étais si jeune, je ne savais pas de quoi les garçons pouvaient être capables. Ils m'ont traitée comme une moins-que-rien. J'ai commencé à croire que je n'étais rien. Ils ont volé ma voix et, par la suite, je n'osais plus croire que mon opinion avait une importance.

Mais... J'avais l'écriture. Et je me suis réécrite. J'ai écrit une version plus forte de moi-même. J'ai lu les mots de femmes qui pourraient comprendre mon histoire et de femmes qui me ressemblaient, et comprenaient l'expérience d'évoluer dans le monde avec la peau noire. J'ai lu les mots de femmes qui m'ont montré que je n'étais pas une moins-que-rien. J'ai appris à écrire comme elles, et après, j'ai appris à écrire en tant que moi-même. J'ai retrouvé ma voix, et j'ai commencé à croire qu'elle était plus forte que ce que je croyais.

Par l'écriture et le féminisme, j'ai aussi découvert que si j'étais un peu courageuse, une autre femme pourrait m'entendre, me voir et reconnaître que nulle d'entre nous n'est la moins-que-rien que le monde tente de nous faire croire.

D'une part, je porte en moi la force d'accomplir n'importe quoi. Et de l'autre, je porte la réalité modeste de n'être qu'une seule femme.

Je suis une mauvaise féministe, je suis une femme bien, j’essaie de m'améliorer dans ma manière de penser, et ce que je dis, et ce que je fais, sans pour autant abandonner ce qui fait de moi un être humain. J’espère que nous pourrons tous faire la même chose. J’espère que nous pouvons toutes être courageuses, lorsque nous avons le plus besoin d'un tel courage. (Applaudissements)