Navi Radjou
1,968,235 views • 16:25

Si, comme moi, on grandit dans un pays en développement tel que l'Inde, on apprend immédiatement à tirer plus de valeur de ressources limitées et à trouver des façons créatives de réutiliser ce que l'on a déjà. Prenez Mansukh Prajapati, un potier en Inde. Il a créé un réfrigérateur entièrement fait en argile qui ne consomme pas d'électricité. Il peut conserver ses fruits et légumes au frais pendant plusieurs jours. C'est une invention fraîche, littéralement. En Afrique, si votre batterie de mobile est épuisée, ne paniquez pas. Vous trouverez quelques entrepreneurs plein de ressources pouvant recharger votre téléphone à l'aide de bicyclettes. Et puisque nous sommes en Amérique du Sud, allons à Lima, au Pérou, une région très humide qui ne reçoit que 2 cm de précipitations chaque année. Une école d'ingénieurs à Lima a conçu un panneau publicitaire géant qui absorbe l'humidité ambiante et la transforme en eau purifiée, générant plus de 90 litres d'eau chaque jour. Les Péruviens sont extraordinaires. Ils peuvent créer de l'eau avec l'air du temps.

Ces sept dernières années, j'ai rencontré et étudié de centaines d'entrepreneurs, en Inde, en Chine, en Afrique, en Amérique du Sud, qui continuent de me stupéfier. Beaucoup d'entre eux ne sont pas allés à l'école. Ils n'utilisent pas de gros labos R et D pour leurs inventions. La rue est le laboratoire. Pourquoi font-ils ça ? Parce qu'ils n'ont pas les ressources de base que l'on tient pour acquises, comme le capital et l'énergie. Les services de base comme la sécurité sociale et l'éducation sont aussi rares dans ces régions. Lorsque les ressources extérieures sont rares, il faut chercher à l'intérieur de soi pour exploiter la ressource la plus abondante, l'ingéniosité humaine, et l'utiliser pour résoudre des problèmes intelligemment avec des moyens limités.

En Inde, on appelle ça jugaad. Jugaad est un mot hindi signifiant une réparation improvisée, une solution intelligente née de l'adversité. Les solutions jugaad ne sont pas sophistiquées, ni parfaites, mais elles créent une plus-value à moindre coût. A mon avis, les entrepreneurs qui créent des solutions jugaad sont comme des alchimistes. Ils peuvent transformer l'adversité en opportunité comme par magie, et changer quelque chose sans valeur en quelque chose de haute valeur. En d'autres mots, ils ont maîtrisé l'art de faire plus avec moins, ce qui est l'essence de l'innovation frugale.

L'innovation frugale est l'aptitude à créer plus de valeur économique et sociale en utilisant moins de ressources. Il ne s'agit pas de se contenter de peu, mais d'améliorer les choses. Je veux maintenant vous montrer comment, à travers les marchés émergents, entrepreneurs et entreprises adoptent l'innovation frugale à grande échelle pour offrir des soins et de l'énergie à moindre coût à des milliards de gens qui ont certes de très faibles revenus, mais de très hautes aspirations.

Allons d'abord en Chine, où le plus grand fournisseur de services informatiques du pays, Neusoft, a mis au point une solution de télémédecine pour aider les docteurs des villes à soigner à distance les patients vieux et pauvres des villages chinois. Cette solution repose sur des appareils médicaux simples d'utilisation, que les professionnels moins qualifiés peuvent utiliser dans les zones rurales. La Chine a désespérément besoin de ces solutions médicales frugales, parce que d'ici 2050, elle comptera plus d'un demi-milliard de personnes âgées.

Allons maintenant au Kenya, où la moitié du pays utilise M-Pesa, une solution de paiement par mobile. C'est une excellente solution pour le continent africain, parce que 80% d'Africains n'ont pas de compte bancaire. Mais M-Pesa — c'est ça qui est fascinant — commence à devenir la source d'autres modèles d'entreprises subversifs dans des secteurs comme l'énergie. Prenez M-KOPA, la solution à l'énergie solaire domestique qui tient littéralement dans une boîte contenant un panneau solaire, trois lampes LED, une radio solaire et un chargeur de téléphone portable. Le kit complet coûte 200 $ et est trop cher pour la plupart des Kényans. C'est là que la téléphonie mobile peut rendre cette solution plus abordable. Aujourd'hui, vous pouvez acheter ce kit avec un acompte de seulement 35 $ et payer le reste avec un micro-paiement quotidien de 45 centimes en utilisant votre téléphone portable. Une fois les 365 micro-paiements effectués, le système est déverrouillé, le produit est à vous et vous recevez de l'électricité verte et gratuite. C'est une solution fantastique pour le Kenya, où 70% de la population vit hors réseau. Cet exemple montre qu'avec l'innovation frugale, l'important est le recours à ce qui est le plus abondant, la connectivité mobile, pour traiter ce qui est rare, comme ici, l'énergie.

Avec l'innovation frugale, le Sud est en train de rattraper, et même dans certains cas, de devancer le Nord. Plutôt que de construire des hôpitaux coûteux, la Chine utilise la télémédecine pour soigner de façon rentable des millions de patients, et l'Afrique, plutôt que de construire des banques et des réseaux électriques, va droit aux paiements par mobile et à la distribution d'énergie verte.

L'innovation frugale s'oppose tout à fait aux manières d'innover dans le Nord. Je vis à la Silicon Valley, où nous traquons la prochaine grande nouveauté technologique. Pensez à l'iPhone 5, 6, puis 7 et 8. Les entreprises occidentales dépensent des milliards de dollars en R et D, et utilisent des tonnes de ressources naturelles pour créer des produits toujours plus complexes, pour différencier leurs marques de la compétition. Ils demandent aux clients plus d'argent pour de nouvelles fonctions. Le modèle commercial conventionnel occidental est plus pour plus. Malheureusement, ce modèle est à bout de souffle, pour trois raisons : premièrement, une grosse part de la clientèle en Occident, à cause de la chute du pouvoir d'achat, ne peut plus se permettre ces produits chers. Deuxièmement, l'eau et le pétrole se tarissent. En Californie, où j'habite, la pénurie d'eau est un gros problème. Troisièmement, et surtout, la disparité salariale grandissante entre les riches et la classe moyenne dans l'Occident a creusé un grand fossé entre les produits et services actuels et les besoins de base de la clientèle. Savez-vous qu'aujourd'hui, plus de 70 millions d'Américains ne bénéficient pas de services bancaires, parce que les services bancaires actuels ne sont pas faits pour traiter leurs besoins de base.

La crise économique qui traîne dans l'Occident fait croire aux gens qu'ils sont sur le point de perdre leur niveau de vie élevé et de faire face à la privation. La seule façon de soutenir la croissance et la prospérité de l'Occident est d'apprendre à faire plus avec moins.

Bonne nouvelle, ça commence à se mettre en place. Plusieurs entreprises occidentales ont adopté l'innovation frugale pour créer des produits accessibles pour les consommateurs occidentaux. Laissez-moi vous donner deux exemples.

Lorsque j'ai découvert ce bâtiment, je me suis dit : « C'est une maison du genre postmoderne. » En fait, c'est une petite usine fondée par Grameen Danone, une coentreprise entre la Grameen Bank de Muhammad Yunus et la multinationale agroalimentaire Danone pour fabriquer des yaourts de haute qualité au Bangladesh. Cette usine fait 10% de la taille des usines Danone actuelles et coûte bien moins à la construction. Je suppose que vous pouvez l'appeler une usine allégée. Cette usine, contrairement aux usines occidentales hautement automatisées, dépend de processus manuels pour créer des emplois dans les communautés locales. Danone a été tellement inspiré par ce modèle combinant l'efficacité économique et la durabilité sociale, qu'ils projettent de l'étendre à d'autres endroits du monde.

Cet exemple vous fait peut-être penser : « Bon, l'innovation frugale, c'est du low-tech. » En fait, non. L'innovation frugale consiste aussi à faire du high-tech plus abordable et plus accessible pour plus de personnes. Laissez-moi vous donner un exemple.

En Chine, les ingénieurs R et D de Siemens Healthcare ont créé un scanner suffisamment simple d'utilisation par des professionnels moins qualifiés, comme les infirmières et les techniciens. Ce dispositif peut scanner plus de patients quotidiennement et pourtant, consomme moins d'énergie. C'est très bien pour les hôpitaux, mais aussi pour les patients, parce qu'il réduit le coût du traitement de 30% et les doses de radiations de près de 60%. Cette solution avait été créée à l'origine pour le marché chinois, mais elle se vend comme de petits pains aux États-Unis et en Europe, où les hôpitaux sont contraints de fournir des traitements de qualité à moindre coût.

La révolution de l'innovation frugale dans l'Occident est menée par des entrepreneurs créatifs qui inventent des solutions formidables pour traiter les besoins de base aux États-Unis et en Europe. Laissez-moi vous donner rapidement trois exemples de start-ups qui, personnellement, m'inspirent. La première se trouve avoir été lancée par mon voisin à la Silicon Valley. Elle s'appelle gThrive. Ils fabriquent ces capteurs sans fil conçus comme des règles en plastique, que les agriculteurs plantent à divers endroits de leurs champs et qui amassent des données détaillées, comme l'état des sols. Ces données dynamiques permettent d'optimiser la consommation d'eau tout en améliorant la qualité des produits et du rendement. C'est excellent pour la Californie, qui fait face à une pénurie d'eau majeure. Ce système est rentabilisé en un an.

Le deuxième exemple est Be-Bound, aussi dans la Silicon Valley. Il permet de vous connecter à Internet même dans des zones sans bande-passante, où il n'y pas de wifi, de 3G ou de 4G. Comment font-ils ça ? Ils utilisent les SMS, une technologie de base qui s'avère être la plus fiable et la plus largement répandue dans le monde. Trois milliards de téléphones mobiles n'ont pas accès à Internet. Cette solution peut les connecter à Internet de façon économique.

Et en France, une start-up appelée Compte Nickel est en train de révolutionner le secteur bancaire. Elle permet à des milliers de personnes d'entrer dans un commerce de quartier, et en cinq minutes seulement, d'activer le service qui leur donne deux produits : un numéro de compte bancaire international et une carte de débit internationale. Les frais de compte sont juste de 20 euros par an. Vous pouvez effectuer toutes les transactions — virements et prélèvements, paiements par carte — sans frais supplémentaires. C'est ce que j'appelle la banque low-cost sans la banque. De façon étonnante, 75% des clients de ce service sont issus de la classe moyenne française et ne peuvent pas payer des frais bancaires élevés.

J'ai parlé d'innovation frugale, à l'origine lancée dans le Sud, à présent adoptée dans le Nord. Tôt ou tard, nous aimerions bien voir des pays développés et en développement se rassembler et créer ensemble des solutions frugales pour le bienfait de l'humanité entière. La bonne nouvelle est que ça commence. Allons à Nairobi pour en savoir plus.

Nairobi connaît d'horribles embouteillages. Lorsque je les ai découverts, j'ai pensé : « Oh la vache ! » Parce qu'il faut littéralement esquiver les vaches pour circuler à Nairobi. Pour faciliter la situation, les ingénieurs du laboratoire IBM au Kenya testent une solution appelée Megaffic, créée à l'origine par des ingénieurs japonais. Contrairement à l'Occident, Megaffic ne dépend pas de capteurs routiers, qui sont très chers à installer à Nairobi. A la place, ils traitent des images et des données relatives au trafic amassées par quelques webcams à faible résolution installées dans les rues. Un logiciel d'analyse les aide ensuite à prédire les points de congestion, et un trajet alternatif peut être envoyé aux conducteurs par SMS. Soit, Megaffic n'est pas aussi séduisant que les voitures sans conducteur, mais il promet d'amener les conducteurs de Nairobi d'un point A à un point B au moins 20% plus rapidement. Plus tôt, cette année, UCLA Health a lancé son Global Lab for Innovation. Il cherche des solutions frugales aux soins médicaux partout dans le monde qui seront au moins 20% moins chères que les solutions actuelles aux États-Unis, et pourtant plus efficaces. Il tente aussi de rassembler des innovateurs du Nord et du Sud pour créer des solutions abordables aux soins médicaux pour toute l'humanité.

J'ai donné plein d'exemples d'innovateurs frugaux dans le monde entier, mais la question est : comment adopter l'innovation frugale ? J'ai glané trois règles d'innovateurs frugaux du monde entier que je veux partager avec vous et que vous pouvez appliquer à votre propre organisation pour faire plus avec moins.

La première règle est : Restez simple. Ne créez pas des solutions pour impressionner les clients. Faites-les faciles d'utilisation et largement accessibles, comme le scanner que l'on a vu en Chine.

Deuxième règle : ne réinventez pas la roue. Essayez de tirer parti de ressources et capitaux existants largement disponibles, comme l'utilisation de la téléphonie mobile pour fournir de l'énergie propre, ou les commerces de quartier pour les services bancaires.

La troisième règle est : pensez et agissez horizontalement. Les entreprises ont tendance à s'élargir verticalement en centralisant leurs opérations dans des usines et des entrepôts immenses. Mais si vous voulez être réactifs et gérer une très grande diversité de clients, il faut vous développer horizontalement avec une chaîne d'approvisionnement comportant de plus petites unités de fabrication et de distribution, comme Grameen Bank l'a démontré.

Le Sud a lancé l'innovation frugale par pure nécessité. Le Nord apprend maintenant comment faire plus et mieux avec moins, alors qu'il fait face à des contraintes en matière de ressources. En tant que personne née en Inde et citoyen français vivant aux États-Unis, j'espère que nous transcenderons ce fossé artificiel entre Nord et Sud pour pouvoir exploiter l'ingéniosité collective des innovateurs partout dans le monde et créer ensemble des solution frugales qui amélioreront le niveau de vie de chacun dans le monde, tout en protégeant notre planète précieuse.

Merci beaucoup.

(Applaudissements)