Mohamed Hijri
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Je vais commencer par une question au public : qui connaît le problème des algues bleues ? La majorité d'entre vous. Bien, alors on est tous d'accord que c'est un problème sérieux. Il n'y a personne qui a envie de boire de l'eau contaminée par les algues bleues. Personne non plus n'a envie de nager dans un lac contaminé par les algues bleues. N'est-ce pas ? Alors ne soyez pas déçus, aujourd'hui, je ne veux pas que parler des algues bleues, mais au contraire, je vais vous parler des causes, et la cause principale qui nous induit à ce problème-là. Et cette cause, c'est que je vais appeler la crise du phosphore. Pourquoi est-ce qu'aujourd'hui, j'ai choisi de vous parler de cette crise du phosphore ? Tout simplement parce qu'il n'y a personne qui en parle. Et j'aimerais qu'à la fin de ma présentation, que les citoyens, que le public, soient conscients de cette crise-là et de ce problème-là. Alors le problème, malheureusement si je pose la question : pourquoi est-ce qu'on est rendu ici avec les algues bleues ? Le problème vient de notre agriculture. De notre agriculture, qui utilise des engrais, des fertilisants chimiques. Pourquoi est-ce qu'elle utilise des fertilisants chimiques ? Tout simplement pour aider les plantes à croître et pour avoir un meilleur rendement. Le problème, malheureusement, est que ceci va engendrer un problème environnemental sans précédent. Alors on va faire un petit cours de biologie végétale, avant de commencer. Une plante, qu'est-ce qu'elle a besoin pour pousser ? Une plante, tout simplement, a besoin de la lumière, elle a besoin de CO2, mais plus important que ça, elle a besoin de nutriments qu'elle va aller puiser à l'intérieur du sol. Ces nutriments, il y a plusieurs des éléments chimiques essentiels : le phosphore, l'azote et le calcium. Alors ses racines vont aller puiser ces ressources-là. Aujourd'hui je vais plus me focaliser sur un problème majeur, qui est lié au phosphore. Pourquoi le phosphore exactement ? Parce que c'est l'élément qui est le plus problématique. Vous allez voir qu'à la fin de ma présentation, quels sont ces problèmes-là et où est-ce qu'on est rendu présentement. Alors le phosphore, c'est un élément chimique, un élément qui est essentiel à la vie. Et ça, c'est très important. J'aimerais que tout le monde comprenne l'enjeu du phosphore. Le phosphore est un constituant principal de plusieurs molécules, de nos molécules, des molécules de la vie. Pour les connaisseurs, la communication cellulaire se fait à base de phosphore : phosphorélation, déphosphorélation. Nos structures, les membranes des cellules sont à base de phosphore, donc on parle des phospholipides. L'énergie de notre corps, de tout ce qui est vivant est à base de phosphore. Encore plus important, le phosphore est un constituant principal de l'ADN, que tout le monde connaît, comme vous pouvez le voir ici dans cette image. Alors quand on parle de l'ADN, c'est notre patrimoine génétique. C'est extrêmement important. Et le phosphore, là encore, est un joueur principal. Alors maintenant, où est-ce qu'on va aller chercher ce phosphore ? Le phosphore, pour nous les humains où est-ce qu'on va le chercher ? Comme je vous l'ai expliqué tantôt, les plantes, vont aller le puiser à l'intérieur du sol, par le biais de l'eau. Après, ça nous est transmis via ce qu'on mange : des plantes, des végétaux, des fruits, des légumes, mais aussi des oeufs, de la viande et du lait. Effectivement, dans les humains y'en a qui mangent mieux que d'autres. Y'en a qui sont plus heureux que d'autres. Quand on regarde cette image qui parle d'elle-même, donc l'agriculture moderne, ou bien ce que j'appelle aussi l'agriculture intensive. L'agriculture intensive est basée sur les fertilisants chimiques, ce sont des engrais. Sans les engrais, on arriverait pas à une production suffisante pour nourrir tous les humains. Et en parlant des humains, présentement, on est 7 milliards d'humains sur la Terre. Dans moins de 40 ans, on sera 9 milliards. Et la question est simple : a-t-on suffisamment de phosphore pour nourrir nos générations futures ? Pour comprendre ces enjeux-là, où est-ce qu'on va aller chercher le phosphore ? Alors je vous explique. Avant d'arriver là, supposons maintenant qu'on utilise une dose de phosphore à 100 %, sur ce 100 % de phosphore-là, 15 % s'en va à la plante et 85 % est perdu. Il s'en va dans le sol, il va finir son parcours dans les lacs, des lacs avec plus de phosphore, problème des algues bleues. Vous vous allez me dire : y'a quelque chose qui cloche, quelque chose qui n'est pas logique. On met 100 % de phosphore et 15 % s'en va à la plante. Vous allez me dire : c'est du gaspillage. Oui, c'est du gaspillage. Encore pire que ça, ça coûte très cher. Y'a personne qui a envie de jeter son argent par les fenêtres. Malheureusement, c'est ce qui arrive présentement. Sur une dose de phosphore, 80 % sont perdus. Alors maintenant, notre agriculture moderne est basée sur l'apport de phosphore. Il faut en mettre, parce que pour atteindre les 15 % qui s'en vont à la plante, tout le reste est perdu, il faut en mettre de plus en plus. Alors maintenant, où est-ce qu'on va aller chercher ce phosphore ? Le phosphore, tout simplement, on va le chercher à partir des mines. Voici un article extraordinaire qui a été publié dans Nature en 2009, qui a commencé à vraiment parler de la crise du phosphore, le problème du phosphore, sur un nutriment essentiel à la vie, qui est en train de disparaître et personne n'en parle. Et tout le monde est d'accord, des politiciens, des scientifiques, qui sont d'accord qu'on se dirige vers une crise du phosphore. Ce que vous voyez ici, c'est une mine à ciel ouvert, aux États-Unis. Pour vous donner une idée de grandeur et de la taille de cette mine-là, regardez en haut, à droite, la petite grue que vous voyez c'est une grue qui est géante. Ça vous donne vraiment la taille de cette mine. Donc on va aller chercher le phosphore à partir des mines. Et si je fais une comparaison avec du pétrole, le pétrole donc, il y a une crise, on parle du réchauffement climatique, mais on ne parle pas de la crise du phosphore. Alors si je prends encore le problème du pétrole, le pétrole on peut le remplacer. On peut utiliser les biocarburants, on peut utiliser l'énergie solaire, on peut utiliser l'hydroénergie, mais le phosphore, c'est un élément essentiel, indispensable à la vie, on ne peut pas le remplacer. Où est-ce qu'on est rendu avec les réserves mondiales de phosphore ? Cette courbe vous montre un petit peu où est-ce qu'on est rendu présentement. La courbe en noir nous montre les prédictions, où est-ce qu'on est rendu. En 2030, on va atteindre le pic. À la fin du siècle, il n'y en aura plus. La courbe en pointillé nous montre où on est rendu présentement. Effectivement, ça coïncide avec 2030, je vais être à la retraite à ce moment-là. Mais on se dirige effectivement vers un problème vraiment qui est majeur, et j'aimerais que les gens prennent conscience de ce problème. A-t-on une solution ? Comment est-ce qu'on va faire ? On se retrouve dans un paradoxe. On va en avoir de moins en moins. En 2050, on sera 9 milliards, et selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, en 2050, il faudra doubler la production agricole qu'on a aujourd'hui. Alors d'un côté : moins de phosphore, il faut produire plus. Qu'est-ce qu'on fait ? On se retrouve vraiment devant un paradoxe. A-t-on une solution ou bien une alternative qui va permettre d'optimiser l'utilisation du phosphore ? Rappelez-vous que 80 % qu'on va mettre, il sera perdu. Alors la solution que je propose aujourd'hui est tout simplement une solution qui existe depuis très longtemps, bien avant que les plantes existent sur Terre, qui est un petit champignon microscopique, très mystérieux, très simple et extrêmement complexe. Et depuis plus de 16 ans, ce petit champignon m'a impressionné. Il m'a amené à approfondir mes recherches et c'est un modèle que j'utilise pour nos recherches et pour l'étudier au laboratoire. Alors ce champignon-là va vivre en symbiose avec les racines. Quand on parle de symbiose, c'est une association bidirectionnelle ; les deux partenaires en profitent et on appelle cette association-là, une mycorhize. Alors une mycorhize, je vais vous l'expliquer ici. Vous voyez une racine de blé, l'une des plantes les plus importantes au monde. La racine, toute seule, va aller chercher du phosphore. Elle va aller chercher du phosphore, mais, à peine sur 1 millimètre qui va entourer cette racine. Au-delà de 1 millimètre, la racine est inefficace ; elle ne peut pas aller chercher du phosphore. Imaginez maintenant le champignon, il est minuscule, microscopique. Il a une croissance beaucoup plus rapide, il a une habilité plus efficace pour aller chercher le phosphore. Il va s'étendre au-delà de la zone exploitée par la racine, pour aller chercher du phosphore. Je n'ai absolument rien inventé, c'est une biotechnologie qui existe depuis 450 millions d'années, et ce champignon-là il a tout simplement évolué et s'est adapté pour aller chercher le moindre coin de phosphore, pour l'exploiter, pour le rendre disponible à la plante. Sur cette racine-là, dans le monde réel, vous voyez une racine de la carotte, vous voyez le champignon, très très fin avec ses filaments. Quand on le regarde de près, ce champignon va pénétrer de façon gentille. Il va proliférer entre les cellules à l'intérieur de la racine, et au bout d'un certain moment, il va pénétrer à l'intérieur d'une cellule. Il va commencer à former une structure typique, qu'on appelle arbuscule. Cette structure va permettre d'augmenter considérablement l'interface d'échange entre le champignon et la plante. Et c'est par cette structure-là qu'il va y avoir des échanges. C'est un échange qui est donnant-donnant : je te donne le phosphore et tu me nourris. Donc c'est vraiment une véritable symbiose. Maintenant, si je reprends le même graphique, on va utiliser une plante avec une mycorhize. Et au lieu d'utiliser une dose de 100 %, je vais la réduire à 25 %. Sur ces 25 %, vous allez voir, la grande partie va profiter à la plante, soit plus de 90 %. Très peu va se fixer au niveau du sol de façon naturelle, parce qu'ils vont se fixer sur des aliments et, encore plus, dans certain cas, on n'a même pas besoin de mettre le phosphore. Si vous vous rappelez du graphique, que je vous ai montré tantôt, 85 % vont se perdre dans le sol. Ils vont s'y fixer, mais les plantes, elles ne peuvent pas y avoir accès. Même s'il est présent dans le sol, il est sous forme insoluble. Ce que la plante peut aller chercher, c'est uniquement les formes solubles. Le champignon, lui, il est capable de solubiliser cette forme insoluble et de la rendre ainsi disponible à la plante. Alors pour vous convaincre, c'est une image qui parle d'elle-même, ce sont des essais en champ, dans une production de sorgho. Vous avez d'un côté, à droite, on a utilisé l'agriculture conventionnelle, avec une dose de phosphore à 100 %, de l'autre côté, on a réduit une dose à 50 % et regardez le rendement. Avec une dose qui est faible de 50 %, on a un meilleur rendement. C'est pour vous montrer que c'est quelque chose qui fonctionne et qui marche et dans certains cas, notamment à Cuba, au Mexique, en Inde, on peut réduire à 25 % et dans plusieurs cas, on n'a même pas besoin d'en mettre, parce qu'ils se sont adaptés à aller chercher et puiser le phosphore à partir du sol. Alors là encore, c'est un autre exemple de production d'ici, au Canada, de soya. Vous voyez dans un champ, dans un champ on a utilisé mycorhize et un champ où on n'a pas utilisé mycorhize, et dans ce cas-là, il y a vraiment un meilleur rendement, visible sur l'index de couleur, du bleu, du jaune, on a moins de rendement. Et le carré, le rectangle, en noir, c'est la parcelle à partir de laquelle on a ajouté la mycorhize. Autrement dit, la mycorhize, comme je l'ai dit, je n'ai rien inventé, ça existe dans la nature depuis 450 millions d'années, et elle a même aidé les plantes à se diversifier de nos jours. Donc ce n'est pas quelque chose qu'on est en train de tester au laboratoire, la mycorhize existe, elle fonctionne, elle est produite à l'échelle industrielle, elle est commercialisée à travers le monde. Le problème qui se pose est que les gens ne sont pas conscients de ça, les producteurs et les agriculteurs ne connaissent pas ce problème. Alors on a vraiment une technologie qui fonctionne, et c'est une technologie, si on l'utilise et l'exploite correctement, on va permettre tout simplement de libérer la pression qu'on exerce présentement sur les réserves mondiales du phosphore. Pour finir, je suis un scientifique, un rêveur, je suis passionné. Si vous me posez la question : quel serait mon rêve quand je vais prendre ma retraite ? Quand on va arriver au pic du phosphore, mon rêve ce serait qu'on utilise un « label » – avec mycorhize – quand mes enfants ou mes petits-enfants vont acheter au marché ce sera marqué « produit par la mycorhize ». Je vous remercie de votre attention. (Applaudissements)