Eleanor Longden

Les voix dans ma tête

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Translated by Lysvia Adams
0:11

Le jour où j'ai quitté la maison pour la première fois, pour aller à l'université, fut une journée ensoleillée, pleine d'espoir et d'optimisme. J'avais bien réussi à l'école. On attendait beaucoup de moi, et c'est avec jubilation que j'ai entamé ma vie d'étudiante avec ses cours magistraux, ses fêtes, et ses vols de cônes de signalisation.

0:27

Les apparences peuvent, bien sûr, être trompeuses, et dans une certaine mesure, cette personnalité fougueuse, énergique qui suivait des cours magistraux et volait des cônes de signalisation, n’était qu'une façade, bien que très bien conçue et convaincante. Sous ce masque, j'étais en fait profondément malheureuse, je manquais d'assurance, et j'étais complètement terrifiée - par les autres personnes, par le futur, par l'échec, et par le vide que je ressentais en moi. Mais j'étais douée pour le cacher, et à première vue, je semblais être quelqu'un qui pouvait nourrir de grands espoirs, et de grandes ambitions. Ce fantasme d'invulnérabilité était si complet que je me suis trompée moi même, et lorsque le premier semestre s'acheva et que le second débuta, personne n'aurait pu prédire ce qui était sur le point d'arriver.

1:09

Je sortais d'un séminaire quand ça a commencé, fredonnant en fouillant dans mon sac, comme je l'avait fait des centaines de fois auparavant, lorsque soudain, j'entendis une voix annoncer calmement : "Elle quitte la salle."

1:22

J'ai regardé autour de moi, il n'y avait personne, mais la clarté et la détermination du commentaire étaient indubitables. Secouée, j'ai abandonné mes livres sur l'escalier, et je me suis précipité chez moi, et elle est revenue. "Elle ouvre la porte."

1:33

C'était le début. La voix était venue. Et la voix a continué, des jours et des semaines, encore et encore, racontant tout ce que je faisais à la troisième personne.

1:44

"Elle va à la bibliothèque."

1:46

"Elle va à un cours." Elle était neutre, impassible, et même, au bout d'un moment, étrangement amicale et rassurante, bien que j'aie remarqué que son calme apparent s'effritait parfois, et qu'elle reflétait de temps à autres mes propres émotions inexprimées. Ainsi, par exemple, si j'étais en colère et que je devais le cacher, ce qui arrivait souvent, car j'étais une grande praticante de la dissimulation de mes sentiments réels, alors la voix semblait frustrée. Autrement, elle n'était ni sinistre ni perturbante, bien que dès cette époque il soit clair qu'elle avait quelque chose à me dire sur mes émotions, en particulier les émotions qui étaient lointaines et inaccessibles.

2:21

C'est alors que j'ai fait une erreur fatale, en parlant de la voix à une amie : elle fut horrifiée. Un subtil processus de conditionnement avait commencé, le fait que les gens normaux n'entendent pas de voix, alors que moi j'en entendais, signifiait que quelque chose n'allait vraiment pas. Tant de peur et de méfiance étaient contagieuses. Soudain, la voix ne semblait plus aussi bénigne, et lorsque mon amie a insisté pour que je consulte un médecin, je m'y suis dûment conformé, ce qui s'est révélé être la deuxième erreur.

2:49

J'ai passé quelque temps à expliquer au médecin généraliste du campus ce que je percevais comme le véritable problème : de l'anxiété, une faible estime de soi, une peur de l'avenir, mais je n'ai rencontré qu'une indifférence polie, jusqu'au moment où j'ai mentionné la voix, sur quoi il a laissé tomber son stylo, a fait volte-face, et a commencé à me questionner avec un réel intérêt. Et pour être honnête, j'avais désespérément besoin d'aide, et que l'on s'intéresse à mon cas, alors j'ai commencé à lui parler de mon étrange commentateur. Et j'ai toujours souhaité qu'à cet instant, la voix ait dit : "Elle creuse sa propre tombe."

3:14

On m'a adressée à un psychiatre, qui lui aussi a adopté une vision très négative de la voix, et a interprété par conséquent tout ce que je disais à travers le prisme d'une folie latente. Par exemple, je faisais partie d'une chaîne TV étudiante qui diffusait des bulletins d'information sur le campus, et lors d'une consultation qui s'éternisait, je lui ai dit : "Je suis désolée, docteur, mais je dois y aller. Je présente les informations à six heures." Maintenant, il est écrit dans mon dossier médical qu'Eléanor se prend pour une présentatrice d'information à la télé.

3:41

C'est à ce stade que les événements ont commencé à me dépasser rapidement. Une admission à l'hôpital s'en est suivi, la première d'une longue série, le diagnostic de schizophrénie est venu ensuite, et puis, pire que tout, un sentiment toxique et torturant de désespoir, d'humiliation et d'abattement vis-à-vis de moi et de mon avenir.

4:01

Mais ayant été encouragée à voir la voix non pas comme une expérience, mais comme un symptôme, ma peur et ma résistance à son égard se sont intensifié. Essentiellement, cela s'est traduit par une position agressive envers mon propre esprit, comme une sorte de guerre civile psychique, et à son tour, cela a provoqué une augmentation du nombre des voix, qui sont progressivement devenues hostiles et menaçantes. Démunie et désespérée, j'ai commencé à me retirer dans ce monde intérieur cauchemardesque, dans lequel les voix étaient destinées à devenir à la fois mes persécutrices et les seules compagnes que j'entendais. Elles me disaient, par exemple, que si je me montrais digne de leur aide, elles pourraient me rendre ma vie d'avant, et elles m'ont fixé une série d'épreuves de plus en plus bizarres, des sortes de travaux d'Hercule. Cela a commencé assez doucement, par exemple, il fallait arracher trois mèches de cheveux, mais progressivement c'est devenu de plus en plus extrême, jusqu'à m'ordonner de me faire du mal, avec une instruction particulièrement spectaculaire :

4:55

" Tu vois ce prof, là-bas ? Tu vois ce verre d'eau ? Très bien, tu dois aller là-bas et lui renverser sur la tête devant les autres étudiants."

5:01

Ce que j'ai effectivement fait, et inutile de vous dire que cela ne m'a pas valu d'être appréciée des professeurs.

5:05

Concrètement, un cercle vicieux de peur, d'évitement, de méfiance et d'incompréhension avait été établi, c'était un combat dans lequel je me sentais impuissante, et incapable d'établir aucune sorte de paix ou de réconciliation.

5:19

Deux ans plus tard, la dégradation était spectaculaire. Maintenant, j'avais déchaîné la totalité du répertoire : voix terrifiantes, visions grotesques, délires bizarres et irréductibles. Mon état de santé mentale avait provoqué de la discrimination, des insultes, et des agressions physiques et sexuelles, et mon psychiatre m'avait dit, "Eleanor, tu t'en sortirais mieux avec le cancer, car le cancer est plus facile à guérir que la schizophrénie." J'avais été diagnostiquée, droguée et rejetée, et j'étais maintenant si torturée par les voix que j'ai tenté de me percer un trou dans la tête pour les en faire sortir.

5:57

Aujourd'hui, quand je contemple le naufrage et le désespoir de ces années, il me semble que c'est comme si quelqu'un était mort à cet endroit, et pourtant, quelqu'un d'autre a été sauvé. Une personne brisée et hantée a entrepris ce voyage, mais la personne qui en est sortie était une survivante, et a fini par devenir la personne que j'étais destinée à être.

6:19

Beaucoup de personnes m'ont fait du mal au cours de ma vie, et je me souviens d'eux tous, mais ces souvenirs pâlissent et s'évanouissent en comparaison avec les gens qui m'ont aidée. Mes compagnons survivants, ceux qui entendent des voix, mes camarades et collaborateurs ; la mère qui ne m'a jamais laissée tomber, qui savait qu'un jour je lui reviendrai, et qui était prête à m'attendre aussi longtemps qu'il le faudrait ; le docteur qui n'a travaillé avec moi qu'un court moment, mais qui croyait encore plus que la guérison était non seulement possible mais inévitable, et qui, pendant une rechute dévastatrice, a dit à ma famille terrifiée, " Ne perdez pas espoir. Je suis persuadé qu'Eleanor peut surmonter cela. Parfois, vous savez, il neige jusqu'au mois de mai, mais l'été finit toujours par arriver. "

7:05

Quatorze minutes ne suffiraient pas pour remercier pleinement ces personnes bonnes et généreuses qui se sont battues avec moi et pour moi et qui ont attendu pour m'accueillir à mon retour de ce lieu tourmenté et solitaire. Mais ensemble, ils ont forgé un alliage de courage, de créativité, d'intégrité, et de foi inébranlable dans la guérison et la réunion de mon moi brisé en morceaux. J'avais l'habitude de dire que ces gens m'avaient sauvée, mais ce que je sais maintenant, c'est qu'ils ont fait quelque chose d'encore plus important dans le sens où ils m'ont permis de me sauver moi-même, et de manière décisive, ils m'ont aidée à comprendre quelque chose dont je m'étais toujours doutée : que mes voix étaient une réponse significative à des événements traumatiques de ma vie, en particulier des événements de l'enfance, et qu'ainsi elles n'étaient pas mes ennemies, mais une source d'éclairage sur des problèmes émotionnels résolubles.

7:49

Au début, c'était très difficile à croire, surtout parce que les voix paraissaient tellement hostiles et menaçantes, aussi une première étape vitale a été d'apprendre à dégager un sens métaphorique de ce que j'interprétais auparavant comme une vérité littérale. Ainsi, par exemple, quand les voix menaçaient d'attaquer ma maison, j'ai appris à les interpréter comme mon propre sentiment de peur et d'insécurité dans le monde, plutôt que comme un danger réel et objectif.

8:14

Au début, je les aurais cru. Je me souviens, par exemple, qu'une nuit, j'ai monté la garde devant la chambre de mes parents, pour les protéger de ce que je croyais être une vraie menace venant des voix. Comme j'avais eu tellement de problèmes d'auto-mutilation, la plupart des couverts de la maison avaient été cachés, alors j'ai fini par m'armer d'une fourchette en plastique, du style couvert pour pique-nique, et je suis restée devant leur chambre, en la serrant bien fort, prête à passer à l'action au cas où il arriverait quelque chose. C'était genre : "Fais gaffe. J'ai une fourchette en plastique, ok ?" Stratégique.

8:43

Mais une réponse ultérieure, beaucoup plus utile, aurait été d'essayer de décrypter le message qui se cachait derrière les mots, de sorte que, quand les voix me prévenaient de ne pas sortir de la maison, j'aurais pu les remercier d'avoir attiré mon attention sur mon énorme sentiment d'insécurité - car si j'en avais été consciente, j'aurais pu faire quelque chose de positif à son sujet - tout en continuant à les convaincre, elles et moi-même, que nous étions en sécurité et que nous n'avions plus besoin de nous sentir effrayés. J'ai fixé des limites aux voix, et j'ai essayé d'interagir avec assurance tout en restant respectueuse, établissant ainsi un lent processus de communication et de collaboration dans lequel nous pouvions apprendre à travailler ensemble et à nous aider mutuellement.

9:17

Au travers de tout cela, ce que j'ai finalement compris, c'est que chaque voix était intimement liée à des aspects de ma personnalité, et que chacune d'elles portait les émotions écrasantes que je n'avais jamais eu la possibilité de traiter ou résoudre, des souvenirs de traumatismes et d'abus sexuels, de colère, de honte, de culpabilité, de manque d'estime de soi. Les voix prenaient la place de cette souffrance, et lui donnaient la parole. L'une des plus grandes révélations a sans doute été lorsque j'ai réalisé que les voix les plus hostiles et les plus aggressives représentait en fait les parties de moi qui avaient été le plus profondément blessées, et en tant que telles, c'était ces voix qui avaient besoin qu'on leur manifeste le plus de compassion et d'attention.

9:52

C'est armée de ce savoir que j'ai fini par rassembler mon moi brisé, chaque fragment représenté par une voix différente, que je me suis éloignée peu à peu de tous mes médicaments, et que je suis revenue à la psychiatrie, mais cette fois de l'autre côté de la barrière. Dix ans après l'apparition de la voix, j'ai enfin obtenu mes diplômes, cette fois avec le plus haut grade en psychologie que l'université ait jamais donné, et un an plus tard, le master le plus élevé, ce qui, dirons-nous, n'est pas si mal, pour une folle. En fait, l'une des voix m'a réellement dicté les réponses pendant l'examen, ce qui pourrait techniquement compter pour de la triche.

10:24

(Rire)

10:26

Et pour être honnête, parfois j'ai bien aimé leur attention. Comme l'a dit Oscar Wilde, Il n'y a qu'une seule chose au monde qui soit pire que d'être la cible des commérages, c'est de ne pas l'être. Cela vous rend également très bon en espionnage, parce que vous pouvez écouter deux conversations simultanément. Il n'y a donc pas que du mauvais.

10:40

J'ai travaillé dans des services de santé mentale, j'ai pris la parole lors de conférences, j'ai publié des chapitres de livres et des articles scientifiques, et j'ai soutenu, et continue à le faire, la pertinence du concept suivant : une des questions importantes en psychiatrie ne devrait pas être de savoir ce qui ne va pas chez vous mais plutôt ce qui vous est arrivé. Et pendant tout ce temps, j'ai écouté mes voix, avec lesquelles j'ai finalement appris à vivre en paix et dans le respect et qui en retour ont reflété un sentiment croissant de compassion, d'acceptation et de respect envers moi-même. Et je me souviens de ce moment si émouvant et extraordinaire, lorsque je soutenais une autre jeune femme terrorisée par ses voix, où je suis devenue pleinement consciente, pour la toute première fois, que je ne me sentais plus ainsi mais que j'étais enfin capable d'aider quelqu'un dans cette situation.

11:24

Je suis aujourd'hui très fière de faire partie d'Intervoice, l'organisation de l'International Hearing Voices Movement, une initiative inspirée par les travaux du professeur Marius Romme et du Dr. Sandra Escher, qui situe le fait d'entendre des voix comme une stratégie de survie, une réaction saine à des circonstances folles, non pas comme un symptôme aberrant de la schizophrénie qui doit être enduré, mais comme une expérience complexe, importante et significative qui doit être explorée. Ensemble, nous envisageons et promulguons une société qui comprend et respecte ceux qui entendent des voix, qui prend en charge leurs besoins, et qui les considère comme citoyens à part entière. Ce type de société est non seulement possible, mais déjà en construction. Pour paraphraser Chavez, une fois que le changement social commence, il ne peut être inversé. On ne peut humilier la personne qui se sent fière. On ne peut opprimer les gens qui n'ont plus peur.

12:20

Pour moi, les réalisations du Hearing Voices Movement nous rappellent que l'empathie, la camaraderie, la justice et le respect sont plus que des mots ; ils sont des convictions et des croyances, et que les croyances peuvent changer le monde. Au cours des 20 dernières années, le Hearing Voices Movement a établi des réseaux d'écoute dans 26 pays, à travers cinq continents, travaillant ensemble pour promouvoir la dignité, solidarité et l'autonomisation des personnes en détresse mentale, pour créer un nouveau langage et une nouvelle pratique de l'espoir, au centre duquel se trouve une foi inébranlable en la puissance de l'individu.

12:58

Comme l'a dit Peter Levine, l'animal humain est un être unique, doté d'une capacité instinctive à guérir, et de l'esprit intellectuel nécessaire pour exploiter cette capacité innée. À cet égard, pour les membres d'une société, il n'y a pas de plus grand honneur ou privilège que de faciliter ce processus de guérison pour quelqu'un, d'en être témoin, de tendre la main, partager le fardeau dont une personne souffre, et maintenir l'espoir de leur rétablissement. Et de même, pour les survivants de la détresse et de l'adversité, souvenons nous que nousne sommes pas obligés de vivre nos vies déterminées pour toujours par les choses destructrices qui nous sont arrivées. Nous sommes uniques. Nous sommes irremplaçables. Ce qui se trouve en nous ne peut ne jamais être vraiment colonisé, déformé, ou nous être enlevé. La lumière est toujours là.

13:46

Comme un merveilleux médecin m'a dit un jour, " Ne me dites pas ce que les autres ont raconté de vous. Parlez-moi de vous. "

13:55

Merci.

13:57

(Applaudissements)

À tout point de vue, Eleanor Longden était comme les autres étudiant, se dirigeant vers l'université d'un pas alerte et sans le moindre souci. C'était avant que les voix dans sa tête ne commencent à parler. D'abord inoffensifs, ces narrateurs internes sont devenus de plus en plus hostiles et dictatoriaux, transformant sa vie en un cauchemar éveillé. Diagnostiquée schizophrène, droguée et finalement abandonnée par un système qui ne savait pas l'aider, Longden raconte l'histoire émouvante de son long retour à la santé mentale, et démontre que c'est en apprenant à écouter ses voix qu'elle a réussi à survivre.

About the speaker
Eleanor Longden · Research psychologist

Eleanor Longden overcame her diagnosis of schizophrenia to earn a master’s in psychology and demonstrate that the voices in her head were “a sane reaction to insane circumstances.”

Eleanor Longden overcame her diagnosis of schizophrenia to earn a master’s in psychology and demonstrate that the voices in her head were “a sane reaction to insane circumstances.”