Chika Okoro
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Le film « N.W.A. Straight Outta Compton » est sorti ; j'ai hâte de le voir. Je suis de Los Angeles donc ce film me tient particulièrement à cœur. Je suis allée le voir trois fois. Je fouille Internet pour dévorer tout ce que je peux trouver sur le film. Je tombe sur l'appel à casting. Le film est déjà sorti, et je ne suis pas actrice, bien sûr, je n'allais pas me présenter, mais je me suis juste demandé, dans l'hypothèse où je le ferais, quel rôle pourrais-je obtenir ? J'y jette un œil, je parcours les catégories, et je commence tout en haut : les filles A. Voici l'appel à casting : « Ce sont les plus canons et les plus sexy : mannequins, vrais cheveux uniquement, pas d'extensions. » Bon, vu que j'ai 50 centimètres d'extensions brésiliennes sur la tête, je peux oublier. Mais ce n'est pas grave. Je passe à la catégorie suivante : les filles B. Voici l'appel à casting : « Belles filles, longs cheveux naturels, doivent avoir la peau claire, nous recherchons le prototype Beyoncé. » Peau claire ? Pas moi non plus. Et j'ajouterai : même Beyoncé n'entre pas dans la catégorie des filles A. Mais ce n'est pas grave. (Rires) Je passe à la catégorie suivante : les filles C. Voici l'appel à casting : « Filles afro-américaines, peuvent avoir des extensions, le teint doit être de mat à clair. » À l'époque où je vivais à Boston, au beau milieu de l'hiver, j'aurais encore pu avoir « un teint mat », mais depuis mon retour en Californie, où je passe tout mon temps libre à rôtir au soleil, plus vraiment. Donc, j'atteins le bas de page, à la dernière catégorie : les filles D. Voici l'appel à casting : « Filles afro-américaines, pauvres, pas très en forme, doivent avoir la peau plus foncée. » La peau plus foncée. Je crois bien que c'est moi : une fille D. Quand j'ai lu ça, je me suis sentie trahie. Chaque année, il y a très peu de films avec des acteurs noirs dans un premier rôle, très peu d'occasions de voir des actrices qui me ressemblent, sur les grands écrans, et de voir qu'on est fortes, belles et désirables. Je me sentais trahie. Même dans ce cercle restreint, je n'ai pas le droit de me sentir belle ? Je me suis sentie méprisée par rapport aux femmes aux traits plus « favorables » : peau claire, yeux clairs, cheveux longs soyeux et naturels. Mais plus j'y pensais, plus ce sentiment de trahison se dissipait pour faire place à un sentiment plus familier : « C'est comme ça... » car dans mon monde, ce phénomène ne m'est que trop familier. Quelque chose d'aussi sinistre et d'aussi subtile que le racisme : le colorisme, la discrimination de ceux qui ont la peau plus foncée, qui sévit généralement parmi les individus d'une même race ou groupe ethnique. Aux États-Unis, le colorisme a commencé avec l'esclavage. Les viols de masse d'esclaves africaines par les maîtres blancs a donné naissance à une cohorte d'enfants esclaves métisses. Ces esclaves métis étaient liés aux maîtres blancs, ils avaient des traits plus anglo-saxons, et étaient mieux traités, ils travaillaient dans la maison, et avaient des tâches moins pénibles contrairement aux esclaves plus foncés qui travaillaient aux champs, et avaient un travail plus éreintant. Même après l'abolition de l'esclavage, les blancs ont toujours mieux traité les noirs qui avaient des traits plus anglo-saxons, en leur donnant un meilleur accès à l'emploi, au logement et à l'éducation. Or, même au sein de la communauté noire, les noirs se basent sur la couleur et les traits du visage pour se discriminer entre eux. Certains autorisaient l'accès aux sororités, aux fraternités ou aux clubs sociaux d'élite uniquement aux noirs ayant des traits anglo-saxons. Il fallait répondre aux critères de toute une série de tests. Un test très répandu était celui du « sac en papier marron ». Si vous étiez plus clair qu'un de ces sacs, vous étiez accepté ! Mais si vous étiez plus foncé, vous étiez recalé. Un autre test très connu était celui du crayon, qui consistait à prendre un crayon pour le passer dans vos cheveux pour s'assurer qu'ils soient assez lisses et que le crayon ne s'emmêle pas. Le dernier test était celui de l'ombre, qui consistait à prendre une lampe torche et éclairer votre profil puis de regarder l'ombre du profil projetée sur le mur. Si vous aviez le profil d'un blanc, c'était bon. Dans le cas contraire, vous étiez recalé. Bien que ces pratiques n'aient plus cours aujourd'hui, leurs effets sont toujours bien présents. Je me souviens d'un « compliment » qu'on me faisait souvent au collège et au lycée, souvent de la part de garçons noirs ; c'était du genre : « Oh ! Tu es vraiment belle pour une fille à la peau foncée. » Et les médias en rajoutent en mettant toujours en avant les peaux plus claires, en retouchant la couleur de peau des actrices noires avant de les mettre en couverture des magazines, comme on peut le voir ici, ici, ici, et même ici. Mais le colorisme ne se limite pas aux États-Unis, ses effets sont mondiaux, comme l'atteste la présence de crèmes éclaircissantes et blanchissantes partout dans le monde. Rien qu'en Inde et en Asie, le business du blanchiment de peau génère des milliards de dollars. Malgré les substances toxiques contenues dans ces produits, les gens veulent quand même prendre le risque de les utiliser afin de mieux correspondre au canon de beauté qu'on leur a vendu. Et dans ce créneau, les produits de beauté prolifèrent. La marque « Vaseline » s'est même associée à Facebook pour créer une application qui éclaircit la peau de votre photo de profil afin de promouvoir leur crème éclaircissante. Et en Asie, vous ne manquerez pas d'être inondé de publicités et de spots publicitaires qui vous promettent le bonheur et le succès en ayant la peau plus claire. (Rires) Des études ont révélé que ces messages, que l'on voit depuis notre plus jeune âge, ont un fort impact sur nous. En 2010, CNN a mené une étude avec des enfants d'entre cinq et sept ans auxquels ils ont demandé d'attribuer à des gens des valeurs et des caractéristiques en fonction de leur couleur de peau. Voici un extrait de cette étude. (Début de la vidéo) Et pourquoi est-elle intelligente ? Parce qu'elle est blanche. D'accord. Montre-moi l'enfant idiot. Et pourquoi est-elle idiote ? Parce qu'elle est noire. Maintenant montre-moi l'enfant qui est laid. Et pourquoi est-elle laide ? Parce qu'elle est noire. Montre-moi l'enfant qui est beau. Et pourquoi est-elle belle ? Parce que sa peau est claire. Ces messages que nous voyons dès le plus jeune âge et ces messages que nous intégrons, ils restent gravés. Ils sont en moi. Même si je les nie et que les ignore, que je me dis forte, intelligente, accomplie, belle, que je suis à Stanford, et que je ne suis pas une fille D, ces trucs, ces messages, ils sont restés gravés. Et ils se manifestent en me remettant en question, en me faisant douter et je me dis : « Attends... Es-tu une fille D ? » Cela est en moi. Alors, quand on me fait un compliment ou qu'on me dit : « Oh ! Tu es jolie, tu es belle », une petite voix finit la phrase : « pour une fille à la peau foncée. » C'est ancré en moi. Et je remets mes intentions en cause, car même si je me dis que j'ai ces extensions pour le fun et que je les aime bien, cette voix me dit : « Non ! Tu les as car tu essaies d'accéder à un standard de beauté que tu ne pourras jamais atteindre. » C'est ancré en moi. Même quand j'envoie un simple SMS, cette voix dans ma tête me dit que je devrais être gênée ou avoir honte de devoir chercher le dernier et le plus foncé des emojis de la liste. C'est en moi. Mais je ne veux pas que ça reste en moi. Et la bonne nouvelle, c'est que c'est possible. Car ces préférences de beauté que nous avons, nous ne sommes pas nés avec, nous les avons apprises. Et si nous les avons apprises, nous pouvons les désapprendre. Il y a là des chefs et des fondateurs d'entreprise, des directeurs Marketing, vous êtes les arbitres de ce que la société considère beau en décidant qui vous mettez dans vos publicités ou qui vous choisissez comme égérie de votre marque. Vous avez l'occasion de faire un choix non conventionnel. Et nous, face à ces messages, nous avons aussi notre rôle à jouer. Car le premier pas vers le changement est la prise de conscience. Désormais, nous sommes tous un peu plus informés et nous verrons le monde un peu différemment. Vous n'avez pas à accepter passivement ce que la société nous incite à définir comme beau. Nous pouvons remettre ce critère en question et défier le statu quo. Et lorsqu'on le fait, on se rapproche encore un peu plus d'un standard de beauté plus vaste et d'une société où le monde peut voir que les filles D sont belles, aussi. Merci. (Applaudissements) (Bravos)