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Translated by Eva Gil
Reviewed by Claire Ghyselen

0:11 Au moment de préparer cette présentation, j'ai d'abord cherché quelques citations pour partager avec vous. Bonne nouvelle : j'en ai trouvé trois qui me plaisaient particulièrement, la première est de Samuel Johnson qui dit : « Lorsque vous faites un choix dans la vie, n'oubliez pas de vivre » ; la deuxième est d'Eschyle, qui nous rappelle que « le bonheur est un choix qui demande un effort » ; et la troisième de Groucho Marx qui dit : « Je ne voudrais absolument pas choisir un club qui m'accepte comme membre ».

0:50 Maintenant, la mauvaise nouvelle : je ne savais pas laquelle de ces citations choisir pour partager avec vous. La douce anxiété du choix.

1:00 A cette époque de capitalisme post-industriel, le choix ainsi que la liberté individuelle, et l'idée d'édification personnelle a été élevée au rang d'idéal. Maintenant, en combinaison avec ceci, nous croyons également au progrès infini. Cependant l'envers de cette idéologie a créé une croissance de l'anxiété, de sentiments de culpabilité, d'impuissance, de l'impression que nous avons échoué dans la manière de faire nos choix. Malheureusement, cette idéologie de choix individuel nous empêche de penser aux changements sociaux. Il semblerait que cette idéologie était très efficace pour nous apaiser en tant que penseurs politiques et sociaux. Au lieu de faire des critiques sociales, nous faisons davantage d'autocritique, qui atteint parfois le point d'auto-destruction.

2:06 Comment se fait-il que cette idée de choix soit toujours si puissante, même parmi les gens qui ont une plage de choix réduite? Comment se fait-il que même les gens qui sont pauvres s'identifient encore beaucoup avec cette idée de choix, le genre d'idée raisonnable de choix que nous trouvons idéale ?

2:28 L'idée de choix réussit très bien à créer un espace pour que nous puissions penser à un futur imaginé. Voilà un exemple : lorsque mon amie Manya était étudiante dans une université de Californie, elle se faisait de l'argent en travaillant pour un concessionnaire auto. A chaque fois que Manya rencontrait un client typique, elle lui parlait de son style de vie, elle lui demandait combien il était prêt à dépenser, combien d'enfants il avait, la raison pour laquelle il voulait acheter une voiture. Généralement, ils arrivaient à trouver une voiture parfaite. Avant que le client de Manya rentre chez lui pour y réfléchir, elle lui disait : « La voiture que vous achetez maintenant est parfaite, mais dans quelques années, lorsque vos enfants quitteront la maison, et que vous aurez un peu plus d'argent, cette autre voiture sera parfaite. Ce que vous achetez maintenant est bien. » La majorité des clients de Manya qui retournaient le jour suivant achetaient l'autre voiture, la voiture dont ils n'avaient pas besoin, la voiture qui était beaucoup trop chère. Manya eut tellement de succès pour vendre des voitures qu'elle se mit à vendre des avions. (Rires) Et le fait d'en savoir autant sur la psychologie des gens l'a bien préparée pour son métier actuel : psychanalyste.

4:07 Pourquoi les clients de Manya sont-ils si déraisonnables? Le succès de Manya tenait au fait qu'elle était capable d'ouvrir leur esprit et imaginer un futur idéalisé, une image d'eux-mêmes où ils avaient plus de succès, où ils étaient plus libres et pour eux, choisir cette autre voiture, leur permettait de se rapprocher de l'idéal sous lequel Manya les voyait.

4:37 Nous choisissons rarement de manière aussi raisonnable. Notre inconscient et notre communauté influencent nos choix. Nous choisissons souvent en nous demandant ce que d'autres gens penseraient de notre choix. Nous choisissons également en regardant ce que les autres choisissent. Nous nous demandons aussi quel serait le choix acceptable. A cause de cela, même lorsque nous avons fait notre choix, et, par exemple, acheté une voiture, nous continuons sans cesse à lire des articles sur les voitures, comme si nous voulions nous convaincre que nous avons fait le bon choix.

5:17 Les choix provoquent de l'anxiété. Ils sont liés aux risques et aux pertes. Ils sont très imprévisibles. A cause de cela, les gens ont dorénavant tellement de problèmes qu'ils ne choisissent plus rien. Il y a quelques temps, j'étais invitée à un mariage et j'ai rencontré une très belle jeune femme qui a immédiatement commencé à me parler de son anxiété face au choix. Elle m'a dit : « Il m'a fallu un mois pour décider quelle robe porter. » Ensuite elle me dit : « J'ai passé des semaines à chercher un hôtel où passer la nuit. Et maintenant, je dois choisir un donneur de sperme. » (Rires) Je l'ai regardée, choquée. « Un donneur de sperme ? Pourquoi se presser ? » Elle me dit : « Je vais avoir 40 ans à la fin de l'année, et je n'ai jamais eu de chance pour choisir les hommes dans ma vie. »

6:18 Le choix, à cause du fait qu'il est lié au risque, provoque de l'anxiété et c'était déjà le fameux philosophe danois Søren Kierkegaard qui remarqua que l'anxiété est liée à la possibilité du possible. De nos jours, nous pensons que nous pouvons éviter ces risques. Nous avons de nombreuses études de marché, des projections de salaires futurs. Même avec le marché, basé sur les aléas, le hasard, nous pensons pouvoir prédire rationnellement ce qui va se passer.

6:55 Le hasard devient très traumatique. L'année dernière, mon ami Bernard Harcourt avait organisé un événement à l'université de Chicago, une conférence au sujet du hasard. Lui et moi étions ensemble au débat, et juste avant de présenter nos discours (nous ne connaissions pas nos sujets respectifs), nous décidâmes de tenter notre chance sérieusement. Nous avons informé le public que, ce qu'ils étaient sur le point d'entendre serait une présentation au hasard, un mélange de deux présentations et que nous ne savions pas ce que l'autre avait écrit. Nous avons fait la présentation de telle façon que Bernard a lu son premier paragraphe, j'ai lu mon premier paragraphe, Bernard a lu son second paragraphe, j'ai lu mon second paragraphe, et ainsi jusqu'à la fin de nos présentations. Vous allez être surpris de savoir que la majorité de notre public ne pensait pas qu'ils venaient d'écouter ce qui était une présentation complètement spontanée. Ils n'arrivaient pas à croire que des professeurs qui étaient en position d'autorité comme nous, puissent prendre le hasard au sérieux. Ils pensaient que nous avions préparé nos discours ensemble et plaisantions lorsque nous disions que c'était spontané.

8:13 Nous vivons dans une époque où il y a énormément d'informations, de données importantes, beaucoup de connaissances sur ce qui se passe dans notre corps. Nous avons décodé notre génome. Nous en savons plus au sujet de notre cerveau qu'avant. Curieusement, les gens ferment de plus en plus les yeux sur ces connaissances. L'ignorance, le refus de savoir croissent. A propos de la crise économique actuelle, nous pensons que si nous nous réveillons à nouveau, tout sera comme avant, et qu'aucun changement politique et social ne sera nécessaire. En ce qui concerne la crise écologique, nous ne pensons pas qu'il y ait rien que l'on ait besoin de faire maintenant, ou que c'est aux autres d'agir avant nous. Et même quand une crise écologique se produit vraiment, comme la catastrophe de Fukushima, il y a souvent des gens qui vivent dans le même environnement avec la même quantité d'information, et la moitié d'entre eux auront peur de la radiation et l'autre moitié pas.

9:16 Les psychanalystes savent très bien que, de manière surprenante, les gens sont rarement passionnés par le savoir mais ont une passion pour l'ignorance. Qu'est-ce que cela signifie? Disons que lorsqu'on doit faire face à une maladie mortelle, beaucoup de gens ne veulent pas le savoir. Ils préfèrent se voiler la face à ce sujet et c'est pour ça que ce n'est pas une bonne idée de le leur dire s'ils ne le demandent pas. Très curieusement, les études montrent que parfois, les gens qui nient leur maladie vivent plus longtemps que les gens qui choisissent le meilleur traitement de manière rationnelle.

9:55 Par contre, cette ignorance n'est pas très utile au point de vue social. Lorsque nous ignorons où nous allons, nous pouvons causer beaucoup de dommage social.

10:09 En plus d'avoir à faire face à l'ignorance, nous devons aussi faire face aujourd'hui à une sorte d'évidence. C'était le philosophe français Louis Althusser qui a remarqué que l'idéologie fonctionne de telle façon qu'elle crée un voile d'évidence. Avant de faire une critique sociale, il est nécessaire de lever le voile sur ce qui est évident, et de réfléchir de manière différente. Si nous revenons à cette idéologie de choix individuel, rationnel que nous adoptons souvent, il est précisément nécessaire ici de lever cette évidence, et de penser de manière un peu différente.

10:53 Pour moi, la question est souvent : pourquoi adoptons-nous encore l'idée du « self-made-man » sur laquelle le capitalisme repose depuis ses débuts ? Pourquoi pensons-nous que nous sommes en charge de nos vies au point de pouvoir faire les meilleurs choix possibles, et de ne pas en accepter les pertes et les risques ? Et pour moi, il est très choquant de voir quelques fois des gens très pauvres, par exemple, qui ne supportent pas l'idée que les riches payent plus d'impôts. Ils s'identifient encore souvent ici avec une certaine mentalité de loterie. Bon, il se peut qu'ils ne pensent pas qu'ils réussiront à l'avenir, mais peut-être qu'ils pensent : « Mon fils pourrait devenir le prochain Bill Gates ». Et qui voudrait faire payer des impôts à son propre fils ? Ou, une autre question que je me pose, c'est pourquoi les gens qui n'ont pas d'assurance maladie n'accueillent pas positivement l'assurance maladie universelle ? Quelquefois, ils ne l'acceptent pas. A nouveau, ils s'identifient à l'idée de choix, sans en avoir d'autre.

11:56 Margaret Thatcher a dit un jour ces mots célèbres : « Il n'y a rien de tel que la société. La société n'existe pas, ce sont seulement des individus et leurs familles. » Malheureusement cette idéologie fonctionne encore vraiment bien, et c'est pourquoi les gens qui sont pauvres peuvent avoir honte de leur état de pauvreté. Il se peut que nous nous sentions constamment coupables de ne pas faire les bons choix, et c'est pour cela que nous ne réussissons pas. Nous avons peur de ne pas être assez bons. C'est pour cela que nous travaillons aussi dur, passons de longues heures au bureau et passons également tant d'heures à nous ré-inventer. Lorsque nous nous faisons du souci au sujet de nos choix, nous abandonnons souvent notre faculté de pouvoir choisir. Nous nous identifions au gourou qui nous dit ce que nous devons faire, au psychothérapeute, ou, nous confions notre vie au leader totalitaire qui ne semble avoir aucun doute concernant les choix à faire, et qui a l'air de savoir quoi faire.

12:57 Les gens me demandent souvent : « Qu'avez-vous appris en étudiant le choix ? » Il y a un message important que j'ai appris. Quand je réfléchis à la notion de choix, je ne les prends plus trop sérieusement, et de manière trop personnelle. Tout d'abord, je me suis rendue compte que beaucoup des choix que je fais ne sont pas raisonnables. C'est lié a mon subconscient, mes suppositions sur le choix des autres, ou au choix qui est socialement accepté. Je suis aussi ouverte à l'idée que nous devrions aller au delà des choix individuels et qu'il est très important de revoir les choix sociaux, puisque cette idéologie de choix individuel nous a apaisés. Cela nous a vraiment empêchés de penser au changement social. Nous passons tellement de temps à choisir les choses pour nous-mêmes que nous pensons à peine aux choix collectifs que nous pourrions faire.

13:48 Nous ne devrions pas oublier que choisir est toujours lié au changement. Nous pouvons faire des changements individuels, mais nous pouvons faire des changements sociaux. Nous pouvons choisir d'avoir plus de loups. Nous pouvons choisir de changer notre milieu, et avoir plus d'abeilles. Nous pouvons choisir d'avoir des agences de notation différentes. Nous pouvons choisir de contrôler les sociétés au lieu de laisser les sociétés nous contrôler. Nous pouvons changer les choses.

14:20 J'ai commencé avec une citation de Samuel Johnson, qui a dit que lorsque on choisit quelque chose dans la vie, il ne faut pas oublier de vivre. Vous pouvez enfin voir que j'avais la possibilité de choisir une de ces trois citations avec lesquelles je voulais commencer ma conférence. J'avais le choix, tout comme nous avons des choix en tant que nations, que personnes, de repenser dans quelle société nous voulons vivre à l'avenir.

14:47 Merci.

14:49 (Applaudissements)