Return to the talk Return to talk

Transcript

Select language

Translated by Guillaume Lebur
Reviewed by eric vautier

0:12 L'histoire commence au Kenya en décembre 2007, où eut lieu une élection présidentielle contestée. Dans le chaos qui a suivi cette élection, il y a eu une recrudescence de violences ethniques. A Nairobi, une avocate, Ory Okolloh - que certains d'entre vous connaissent peut-être pour sa présentation TED - commença à blogger à ce sujet sur son site, Kenyan Pundit. Peu après l'élection et l'éruption de violence, le gouvernement imposa soudainement une large censure des médias. Les blogs passèrent donc du statut de commentateurs intégrés au paysage médiatique à celui de frange critique du paysage médiatique essayant de comprendre où était la violence. Okolloh sollicita ses lecteurs pour avoir plus d'information sur ce qui se passait. Les témoignages commencèrent à affluer. Okolloh les agrégeait. Elle les mettait en ligne. Rapidement, elle déclara : "Il y en a trop. Je pourrais passer toutes mes journées à faire ça et je n'arrive pas à suivre. Il y a plus d'information sur ce qui se passe au Kenya à l'heure actuelle que ce qu'une personne seule pourra jamais absorber. Si seulement il y avait un moyen d'automatiser cela."

1:13 Deux programmeurs qui lisaient son blog levèrent la main et dirent : "Nous, on pourrait le faire." En 72 heures, ils ont lancé Ushahidi. Ushahidi - ce mot veut dire "témoin" ou "témoignage" en Swahili - est un moyen très simple de recueillir des témoignages sur le terrain que ça soit sur le web ou, plus décisif, via des téléphones portables et des SMS, de les agréger et de les mettre sur une carte. C'est juste ça, mais c'est tout ce dont on a besoin. Parce que tout ce que Ushahidi fait, c'est prendre les informations tacites accessibles à toute la population - tout le monde sait où se trouve la violence, mais une seule personne ne peut pas avoir la connaissance de tout le monde - prendre ces informations tacites et les rassembler, les cartographier et les rendre publiques. Et ceci, cette action qu'on appelle la "cartographie de crise", a démarré au Kenya en janvier 2008.

2:03 Suffisamment de gens ont vu cela et l'ont trouvé assez précieux pour que les programmeurs qui avaient créé Ushahidi décident de le rendre open source et d'en faire une plateforme. Depuis, Ushahidi a été déployé au Mexique pour détecter la fraude électorale. Il a été déployé à Washington D.C. pour suivre le déneigement. Et il est devenu célèbre pour avoir été utilisé à Haïti à la suite du tremblement de terre. Quand vous regardez la carte qui figure maintenant sur la page d'accueil d'Ushahidi, vous voyez que le nombre de déploiements d'Ushahidi a atteint une échelle mondiale. Tout ça, c'est parti d'une seule idée et d'une seule implémentation en Afrique de l'Est début 2008 pour atteindre un déploiement planétaire en moins de trois ans.

2:45 Mais ce qu'Okolloh a fait n'aurait pas été possible sans la technologie numérique. Ce qu'Okolloh a fait n'aurait pas été possible sans la générosité humaine. Voilà où cela devient intéressant : le nombre d'environnements où le défi du développement social nécessite que ces deux choses soient réunies. C'est ça, la ressource dont je parle. Je l'appelle "surplus cognitif". Il représente la capacité de la population mondiale à se proposer spontanément pour contribuer et collaborer à de larges projets parfois planétaires. Le surplus cognitif est constitué de deux choses. La première, évidemment, est le temps libre et les talents du monde entier. Le monde a plus de 1000 milliards d'heures par an de temps libre à consacrer à des projets coopératifs. Ce temps libre existait au 20e siècle, mais nous n'avions pas Ushahidi au 20e siècle.

3:41 C'est la deuxième partie du surplus cognitif. Le paysage médiatique du 20e siècle réussissait très bien à aider les gens à consommer. Nous sommes devenus, par conséquent, très doués pour consommer. Mais maintenant qu'on nous a donné des outils médiatiques - Internet, les téléphones portables - qui nous permettent de faire plus que consommer, ce que nous voyons, c'est que les gens n'étaient pas vautrés devant la télé parce qu'ils aimaient ça. Nous étions vautrés devant la télé parce que c'était la seule opportunité qui nous était offerte. Nous aimons toujours consommer, bien sûr. Mais il s'avère que nous aimons aussi créer, et nous aimons partager. Et ce sont ces deux choses ensemble - la motivation humaine très ancienne et les outils modernes permettant que cette motivation se rassemble dans des efforts à grande échelle - qui constituent le nouveau carburant de la création. On commence à voir des expériences vraiment incroyables utilisant le surplus cognitif sur des efforts scientifiques, littéraires, artistiques et politiques. En conception.

4:37 On a aussi, bien sûr, beaucoup de LOLcats. Les LOLcats sont des photos de chats tout mignons rendus encore plus mignons par l'ajout de sous-titres tout mignons. Ils font aussi partie du paysage médiatique foisonnant d'aujourd'hui. C'est un des modèles participatifs qui est du même principe qu'Ushahidi. Maintenant j'aimerais formuler la thèse, comme disent les avocats, que les LOLcats sont l'acte créatif le plus stupide possible. Il y a d'autres candidats bien sûr, mais les LOLcats feront l'affaire en tant que cas d'école. Mais voilà : l'acte créatif le plus stupide au monde reste quand même un acte créatif. La personne qui a réalisé une photo comme celle-là, aussi médiocre et jetable qu'elle puisse être, a essayé quelque chose, a présenté quelque chose publiquement. Et une fois qu'elle l'a fait, elle peut recommencer, et pourrait travailler à l'améliorer.

5:29 Il y a un large spectre entre un travail médiocre et un bon travail. Et, comme le sait quiconque a travaillé en tant qu'artiste ou créateur, c'est un spectre dont vous êtes constamment en train de tenter d'atteindre le sommet. Le vrai fossé se situe entre ne rien faire et faire quelque chose, quoi que ce soit. Quelqu'un qui crée un LOLcat a déjà franchi ce fossé. Bon, il est tentant de vouloir avoir les Ushahidis sans avoir les LOLcats, avoir le sérieux sans le jetable. Mais l'abondance des médias ne marche jamais comme ça. La liberté d'expérimenter signifie la liberté d'expérimenter n'importe quoi. Même dans la sacro-sainte presse papier, on a vu apparaitre la nouvelle érotique 150 ans avant la revue scientifique.

6:10 Donc avant que j'évoque ce que je pense être la différence critique entre les LOLcats et Ushahidi, j'aimerais parler de leur source commune, Cette source, c'est l'intention de générosité. C'est une des curiosités de notre ère historique : alors même que le surplus cognitif devient une ressource autour de laquelle on peut créer, les sciences sociales commencent aussi à expliquer toute l'importance qu'ont pour nous nos motivations intrinsèques, combien nous faisons les choses parce que nous aimons les faire, plutôt que parce que notre patron nous a dit de les faire, ou parce que nous sommes payés pour les faire.

6:46 Ce graphe est tiré d'un papier d'Uri Gneezy et Aldo Rusticini, qui ont cherché à tester, au début de cette décennie, ce qu'ils appellent la "théorie de la dissuasion". La théorie de la dissuasion est une théorie du comportement humain très simple. Si vous voulez que quelqu'un se retienne de faire quelque chose, ajoutez une punition et il se restreindra. Théorie simple, sans détour, pleine de bon sens, mais aussi très peu testée. Ils ont donc commencé à faire des tests sur 10 crèches à Haïfa en Israël. Ils ont étudié ces crèches au moment où la tension est la plus forte, c'est-à-dire à l'heure de la sortie. A l'heure de la sortie, les éducateurs, qui ont passé toute la journée avec vos enfants, aimeraient que vous soyez là à l'heure prévue pour les récupérer. Dans le même temps, les parents - peut-être un peu absorbés par leur travail, en retard, ayant des courses à faire - veulent un petit peu de marge pour aller chercher les enfants plus tard.

7:30 Gneezy et Rusticini ont demandé : "Combien d'occurrences de récupérations d'enfant tardives y a-t-il dans ces 10 crèches ?" Ej bien ils ont constaté - et c'est ce que le graphe montre, ça c'est le nombre de semaines et ça c'est le nombre de retards - qu'il y avait entre six et dix occurrences de récupérations tardives en moyenne dans ces 10 garderies. Ils ont donc divisé les crèches en deux groupes. Le groupe blanc ici est le groupe de contrôle, ils n'ont rien changé. Mais au groupe de crèches représenté par la ligne noire ils ont dit : "Nous changeons les termes du marché à partir de maintenant. Si vous venez récupérer votre enfant avec plus de 10 minutes de retard, nous allons ajouter une amende de 10 shekels à votre facture. Boum. Pas d'exceptions.

8:09 Dès l'instant où ils ont fait ça, le comportement dans ces crèches a changé. Les retards ont augmenté toutes les semaines pendant les 4 semaines suivantes jusqu'à ce qu'ils culminent à 3 fois la moyenne d'avant l'amende, et ensuite ils ont fluctué entre le double et le triple de la moyenne d'avant l'amende pendant toute la durée de vie de la sanction. Vous voyez tout de suite ce qui s'est passé. L'amende a brisé la culture de la crèche. En ajoutant une amende, ce qu'ils ont fait, c'est communiquer aux parents que toute leur dette envers les auxiliaires de la crèche avait été acquittée avec le paiement de 10 shekels, et qu'il n'y avait aucun résidu de culpabilité ou de préoccupation sociale que les parents devaient aux éducateurs. Les parents ont donc dit, de manière assez sensée : "10 shekels pour aller chercher mon enfant en retard ? C'est pas trop mal !" (Rires)

9:00 Selon l'explication du comportement humain dont nous avons hérité au 20e siècle, nous sommes tous des acteurs rationnels tendant à maximiser notre satisfaction. Selon cette explication, les crèches n'avaient pas de contrat, elles devaient opérer sans contraintes. Mais ce n'est pas tout à fait juste. Elles opéraient avec des contraintes sociales plutôt que des contraintes contractuelles. Ce qui est capital, c'est que les contraintes sociales ont créé une culture plus généreuse que ce qu'ont fait les contraintes contractuelles. Donc, Gneezy et Rustichini mènent cette expérience pendant une douzaine de semaines - maintiennent l'amende pendant une douzaine de semaines - et ils déclarent ensuite, "OK, c'est terminé. Tout s'est bien passé." Il se passe ensuite quelque chose de très intéressant. Rien ne change. La culture qui avait été détériorée par l'amende est restée détériorée quand l'amende a été retirée. Non seulement les motivations économiques et les motivations intrinsèques sont incompatibles, mais cette incompatibilité peut persister sur de longues périodes. Donc l'astuce quand on envisage ce genre de situation est de comprendre à quel moment on peut compter sur la partie économique du contrat - comme quand les parents payent les éducateurs - et à quel moment on peut compter sur la partie sociale du contrat, lorsqu'on s'adresse réellement à la générosité.

10:16 Cela me ramène aux LOLcats et à Ushahidi. Voici, je pense, l'écart qui compte. Ces deux phénomènes reposent sur le surplus cognitif. Ils partent tous deux du présupposé que les gens aiment créer et que nous voulons partager. Voici la différence critique entre les deux. Les LOLcats, c'est de la valeur communautaire. C'est de la valeur créée par les participants entre eux. La valeur communautaire, sur les réseaux que nous connaissons, est partout. Chaque fois que vous voyez un grand ensemble de données partagées et disponibles publiquement, que ça soit des photos sur Flicker, des vidéos sur Youtube ou quoi que ce soit. C'est appréciable. J'aime les LOLcats comme tout le monde, peut-être même un petit peu plus. Mais c'est aussi un problème en grande partie résolu. J'ai du mal à me représenter un avenir dans lequel quelqu'un dit : "Où, mais où, puis-je trouver une photo d'un chat tout mignon ?"

11:13 Ushahidi, par contraste, constitue une valeur civique. C'est une valeur créée par les participants, mais qui profite à la société dans sa globalité. Les objectifs fixés par Ushahidi ne se limitent pas à rendre la vie meilleure à ses participants, ils visent une vie meilleure pour chaque individu de la société dans laquelle Ushahidi opère. Ce type de valeur civique n'est pas un simple effet secondaire du fait de s'ouvrir à la motivation humaine. En réalité, ça sera un effet secondaire de ce que nous faisons collectivement de ce type d'effort. Il y a 1000 milliards d'heures par an de valeur participative qui nous tendent les bras. Cela continuera à être vrai année après année. Le nombre de gens qui auront la possibilité de participer à ce genre de projets va augmenter. Nous pouvons constater que les organisations conçues autour d'une culture de la générosité peuvent atteindre des résultats incroyables sans nécessiter un énorme préalable contractuel. Un modèle très différent de notre modèle par défaut d'action groupée à grande échelle au 20e siècle.

12:20 Ce qui fait la différence ici c'est ce qu'a dit Dean Kamen, l'inventeur et entrepreneur. Kamen a dit : "Les cultures libres récoltent ce qu'elles célèbrent." Nous avons un choix devant nous. Nous avons ces 1000 milliards d'heures par an. On peut les utiliser pour se faire marrer les uns les autres, et c'est ce qu'on va faire. Ça, on l'a quoi qu'il arrive. Mais nous pouvons aussi célébrer, soutenir, récompenser les gens qui essaient d'utiliser le surplus cognitif pour créer de la valeur civique. Selon le degré où on va le faire, selon le degré où nous serons capables de le faire, nous pourrons changer la société.

12:55 Merci beaucoup.