Rozenn Colleter
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Bonjour les Jacobins ! (Applaudissements) Wahou, quel enthousiasme ! Bon excusez-moi pour cette entrée un peu théâtrale. Je m'appelle Rozenn Colleter, je suis archéologue et anthropologue à l'INRAP, l'Institut National de Recherche Archéologique Préventive et avec une trentaine de collègues, pendant plus d'une année, on a fait les fouilles archéologiques ici, sous cet ancien couvent des Jacobins de Rennes, et tous les matins quand je rentrais, j'ouvrais la grande porte de l'église et je faisais : « Bonjour les Jacobins ! » Si si, je le faisais comme ça et tout ! Mais bon à l'époque je n'avais qu'Anne, Agnès, Géraldine ou Angélique qui me répondaient : « Ouais, bonjour Rozenn. » (Rires) En fait, ça voulait dire : « Allez au boulot, bonjour, on a peu de temps, c'est une fouille préventive, les travaux vont commencer et donc il y a du boulot à faire. » Mais moi j'ai des petits plaisirs simples et moi j'aurais voulu entendre, rien qu'une fois que les Jacobins me répondent vraiment. Alors je sais bien que le timing n'est pas génial, mais est-ce qu'on peut refaire mon entrée, s'il vous plaît ? (Acquiescement de la salle) (Applaudissements) Bonjour les Jacobins ! (Applaudissements) Voilà, je vous ai dit que je suis archéologue. J'ai toujours voulu faire ce métier, depuis toute petite. Moi je rêve de partir à l'autre bout du monde, d'aventures, de voyages, de trouver des cités enfouies, les cités d'or, des trésors, et de rencontrer évidemment, vous savez bien, Indiana Jones ! Et oui, je fais partie de cette génération-là. Pour les voyages, grâce à l'INRAP, je suis vraiment gâtée. J'ai été à Cholet, à Arras, à Romilly-sur-Andelle, à Bréal-sous-Vitré, et même de façon plus exotique j'ai été en Mayenne, à Saulges, au bord de la mer à Pléneuf-Val-André et puis dans le Finistère à Plouhinec. Et j'espère qu'un jour j'irai à Morlaix ! (Rires) Mais ne vous moquez pas ! Contrairement à Indiana Jones qui choisit ses terrains d'étude, nous, ce sont les projets d'aménagement du territoire qui nous choisissent. Nous à l'INRAP on fouille avant la destruction irrémédiable des sites, avant des projets de construction, et ce à la demande de l'État. Mais en France il y a de quoi faire. Le monde entier nous envie nos sites préhistoriques. Pensez à Lascaux ou Chauvet. Les sites mégalithiques, Carnac, des villas antiques, des aqueducs, des châteaux médiévaux et parfois il y a même des projets de construction un peu fous, comme ici, sous un couvent, on veut faire un centre de congrès. Donc vous voyez, une archéologie variée, sur plus de 500 000 ans. Et dans ce vaste chantier archéologique qu'est la France, j'ai une passion un petit peu particulière, parce que moi ce qui me plaît, c'est de déterrer les morts et d'essayer de les faire parler. J'imagine aussi que cette passion doit venir de ma tendre enfance, où déjà quand j'étais petite, j'enterrais mes poissons rouges dans le jardin. Pas par attachement sentimental particulier, non c'était pour aller les rechercher. Et quand je retrouvais mon poisson rouge, il était devenu autre chose. Mon Bubulle devenait un objet à redécouvrir. (Rires) Aujourd'hui avec le recul, je me dis que c'est un peu mon sermon de Bossuet à moi. Un extrait : « Ô mortels, venez découvrir le spectacle des choses mortelles ! Ô hommes venez voir ce que c'est que l'Homme ! » En fait, Bossuet nous dit qu'on n'est pas grand-chose. Des os et de la chair autour. Alors autant en profiter, imaginez mon poisson rouge, c'était encore moins. Et donc on dit souvent que l'Histoire est écrite par les vainqueurs. Eh bien, l'archéologie, c'est notre histoire à tous. C'est notre histoire qui est livrée grâce à des objets matériels qui ont été perdus : des pierres taillées, des poteries, des objets métalliques. En gros, on va fouiller les poubelles du temps. Des accidents de parcours. Mais là-dedans, les sépultures sont des structures un peu à part. Elles ne sont pas là par hasard. Une tombe, c'est une réponse collective à la perte d'un être cher. Et donc une tombe, c'est une mise en scène et tous les objets qui vont être dans la tombe vont l'être de façon intentionnelle. Tous ces objets vont avoir un sens et ils vont nous parler. Et nous, en essayant de retrouver ces sens, on va essayer de retrouver les pratiques funéraires et peut-être d'accéder un peu au rite funéraire. Alors, comment je fais parler les morts ? Eh bien d'abord, je vais les déterrer. Mais là, pas comme Bubulle ! Non, de façon organisée, scientifique et rigoureuse. Chaque os va être enregistré dans une base de données, et à partir de la position du squelette, on va essayer de restituer comment le cadavre a été déposé dans la tombe. Est-ce qu'il portait des chaussures ? Est-ce qu'il était habillé ? Est-ce qu'il avait un linceul, un cercueil ? En fait, tout ce qui aura disparu autour de lui. Et là on va restituer comme ça l'architecture funéraire. Depuis 20 ans que je fais ce métier, je pense que j'ai déterré au moins 2 000 squelettes. Et à chaque fois, quand on déterre un squelette, ce que je cherche, ce n''est pas le plus vieux, le plus malade, le plus connu, celui qui a le plus d'objets ou le plus petit. Non, ce qui m'intéresse, c'est de caractériser une norme, de voir si elle existe et qui s'en écarte, et pourquoi. Aujourd'hui la norme : on va être enterrés dans des fosses individuelles. Mais ça n'a pas toujours été le cas. A la préhistoire, on connaît très peu de sépultures. L'homme de Neandertal, lui il enterre ses morts. Mais les homo-sapiens, à la même époque, ils ne le font pas. Vous voyez, les normes changent. Plus tard, quand on va se sédentariser et qu'on va domestiquer les plantes, là on va se faire enterrer de façon collective. Plus tard, les Romains eux, ils vont se faire incinérer. D'ailleurs aujourd'hui l'incinération est une nouvelle norme, les crémations représentaient à peine 1% de la population il y a 30 ans et aujourd'hui on est presque à 40%. Vous voyez, les normes changent et même elles changent très vite. Ça montre que nos mentalités aussi elles changent. Par contre à côté de ces normes il y a toujours des gens qui veulent sortir des normes. En général, ce sont les puissants. Alors le top du top, pensez au pharaon dans sa pyramide. Lui ne veut pas faire comme les autres. Mais ici aussi au couvent des Jacobins, certains ne veulent pas faire comme les autres. La plupart des gens ici sont enterrés dans des cercueils et des linceuls. Et on a des aristocrates ici qui choisissent des cercueils, mais beaucoup plus lourds, des cercueils en plomb. On a retrouvé cinq tombes comme cela. Dont une qui a été très médiatisée et qui a fait le tour du monde, c'est celle de Louise de Quengo, une aristocrate du XVIIème siècle. Alors pourquoi cette tombe a été médiatisée ? Ce n'est pas parce que nous avions affaire à une inhumation d'une personne dans un cercueil en plomb, puisqu'on en connaissait d'autres quand même. Ce n'est pas non plus parce qu'on avait une proposition d'identification, puisqu'avant de la déterrer peu de personnes connaissaient Louise de Quengo. Je pense qu'elle a été très médiatisée parce que nous avons pu mettre au jour des pratiques funéraires vraiment particulières du fait de la très bonne conservation du corps. Notamment nous avons pu mettre en évidence un échange de cœurs entre époux. Qui dans la salle aurait l'idée, aujourd'hui, de se faire enterrer dans différents endroits en même temps ? Surtout quand on connaît le prix d'une tombe. Qui aujourd'hui aurait l'idée d'échanger son propre cœur avec celui de son bien-aimé dans l'au-delà ? On n'a pas de romantiques ? Et vous voyez, les mentalités, elles changent, les pratiques, elles évoluent. Ce qu'on croyait hier, et là ce qui a à peine 400 ans, aujourd'hui, ça nous dépasse complètement. Alors imaginez ce qu'on croira demain. En fait, l'anthropologie, ça nous montre aussi que nos rites, que nos pensées évoluent. Après tout, les religions elles naissent, elles se diffusent... ou pas, et puis elles meurent. Nous avons été beaucoup plus longtemps polythéistes que monothéistes, c'est une conception qui est vraiment récente, qui n'a que 2 000 ans. Alors, l'archéo-anthropologie, déterrer les morts, ce n'est pas seulement pour restituer les rites funéraires. Ce qui nous intéresse aussi, « faire parler les morts », c'est aller aux vivants. Voltaire disait : « On meurt deux fois. Une fois physiquement, et la seconde fois quand notre mémoire s'éteint. » Eh bien nous, les anthropologues, en fouillant ces morts, on va leur redonner vie. Mais de façon anonyme. Comme un bien collectif. Ce n'est pas beau, ça ? Alors, comment est-ce qu'on fait parler ces os ? Parce qu'on n'a que ça au final, pour arriver jusqu'au vivant. Eh bien pour chaque squelette, on va essayer de restituer une carte d'identité. Son âge au décès, son sexe, s'il avait des maladies, son format, son phénotype, son apparence, et puis de plus en plus, on va aller sur son génome. Et oui ! Nos gènes, notre génome, c'est le résultat d'un long processus de sélection et de mutation. Aujourd'hui dans la salle, nous sommes tous des survivants des grandes pestes du Moyen-Âge. Tous nos arrière-arrière-arrière-arrière grands-parents ont survécu à ces épidémies. A l'époque, en quelques années, l'Europe a perdu la moitié de sa population. La moitié de ses gènes. Et nous, nous sommes encore là. Aujourd'hui quand on va travailler sur ces épidémies, on va travailler du point de vue de la sélection des populations. Qui étaient les plus sensibles ? Pourquoi ? Quelle était l'interaction avec l'environnement ? Parfois en anthropologie on peut aller plus loin quand les matières organiques sont conservées comme ici dans les cercueils en plomb. On a pu mettre en évidence des plaques de cholestérol. Ce cholestérol, on l'associe volontiers à notre mode de vie actuel très occidental, et avec notre consommation très active de pâte à tartiner bourrée d'huile de palme. Eh bien en fait, tous les collègues qui trouvent des corps, ils se rendent compte qu'on en trouve dans des ethnies et des géographies très diverses. Que ce soit au Pérou, en Égypte, on retrouve ces plaques de cholestérol. Donc aujourd'hui l'anthropologie, ça nous permet aussi de tracer l'évolution de ces maladies. Et ça permettra peut-être de servir toutes les recherches très actuelles en médecine évolutive. Un autre exemple, vous savez tous que les migrations sont le propre de l'Homme, et que nous sommes tous ici le produit d'anciennes migrations. Depuis la préhistoire l'Homme suit sa nourriture, fuit les conflits ou les changements climatiques. Comment je sais ça ? Mais c'est aussi dans notre squelette ! Dans la composition chimique de nos os, on peut retracer comme ça tous les périples de nos ancêtres. Et l'Homme est le seul être vivant à être capable comme ça de décider de quitter son habitat. Et d'ailleurs l'Homme est présent partout à la surface du globe. Et même au-delà. Aujourd'hui quand on travaille sur les migrations, on va travailler sur comment ces populations ont vécu ensemble. Quelles sont les richesses qu'elles se sont apportées ? Pensez par exemple aux Grecs qui ont fondé Marseille. L'archéo-anthropologie qui me passionne, c'est aussi un savant mélange de biologie et de culture. Avant, on partait des objets dans la tombe et on déterminait le sexe des individus. Si c'était une épée, d'après vous, c'était quoi ? Un homme, bien sûr ! Si on avait des boucles d'oreille, eh bien, c'était une femme. Aujourd'hui on va partir du squelette et seulement après on va comparer avec les objets dans la tombe. On se rend compte que des femmes mérovingiennes sont parfois enterrées avec des armes. On se rend compte, ici au couvent des Jacobins, que des femmes sont enterrées dans la salle capitulaire, qui est un endroit strictement réservé aux hommes d'après les textes. Donc vous voyez avec l'anthropologie, on peut aussi aller vers des questions sur les inégalités entre les sexes. Je pourrais continuer, on peut aussi parler sur les inégalités de richesse, comment elles sont nées, comment elles se sont accrues, jusqu'à aujourd'hui. J'ai cru à Indiana Jones quand j'étais petite, qu'il fallait déterrer ces trésors à l'autre bout du monde, car : « Leur place était dans un musée ! » Souvenez-vous. Mais non vous voyez, notre objectif ce n'est pas de récolter des objets pour les mettre sur des étagères ou dans des vitrines. Nous, nous collectons, nous documentons et nous archivons les données de notre passé collectif. Et l'anthropologie, ce n'est pas seulement une science du rêve, c'est une somme de réflexions inestimables sur les temps passés. C'est aussi un regard décalé sur le présent et plein d'idées pour le futur. Mais en général, les gens sont toujours passionnés, enfin en tout cas très intéressés, par l'archéologie. Pourtant quand on arrive près de chez vous, sur des chantiers de construction en amont de vos travaux, on a souvent le même accueil. (Rires) « Non pas les archéologues ! Ça va coûter cher et puis ça va retarder les travaux ! » Des fois on est même accueillis avec des fusils, avec des taureaux laissés exprès dans les champs, ou de façon plus pathétique avec des épandages de lisier ou de pesticides. Ça fait moins rêver, là l'archéologie ? L'archéologie, c'est bien, mais chez les autres. C'est bien à la télé. Ça me rappelle un peu la tête de mes parents quand je faisais des trous pour chercher Bubulle. L'archéologie aujourd'hui, dans son mode de financement, c'est même considéré comme une pollution, où on nous demande de purger les terrains. L'archéologie, c'est même considéré comme une marchandise maintenant, avec des entreprises commerciales qui peuvent mener les fouilles. Mais souvenez-vous, le passé n'est pas seulement derrière nous. Le passé, c'est ce que nous sommes. Il nous a façonnés, il a façonné ce qui nous entoure, il a façonné ce que nous vivons, il a façonné ce que nous endurons. Étudier le passé, ça permet de comprendre et peut-être de réparer des injustices qui se sont passées aussi. Donc si vous voyez des archéologues près de chez vous, vous en verrez parce que nous sommes nombreux, continuez à nous soutenir. Parce que vous êtes l'Histoire ! Merci les Jacobins ! (Applaudissements)