Myriam Ogier
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Il y a une vingtaine d'années, j'ai travaillé sur les dessins d’enfants. Ce qui m'a frappée à l'époque, c'est que, jusqu'à la maternelle, ils sont extrêmement créatifs, volcaniques, et puis, quand ils arrivent au collège, leur créativité diminue fortement. Or, aujourd'hui, je pense que la créativité est ce qui peut nous aider dans le monde incertain et de plus en plus complexe que nous traversons. Alors, quand je me suis intéressée aux personnes surdouées et créatives, je les ai appelées les « multipotentiels atypiques ».

Pourquoi ce nom un peu compliqué ? « Multipotentiels » parce que ce sont des gens qui ont des talents multiples, et « atypiques » parce que ce sont des gens qui pensent autrement. Alors, je vais faire deux petits détours. Le premier détour, c'est : élargissons notre vision de l’intelligence. Souvent, nous avons voyons l'intelligence comme une intelligence logico-mathématique verbale, avec un esprit cartésien. Or, la théorie des intelligences multiples, développée par Howard Gardner, un psychologue américain, en 1984, nous montre que l'intelligence est une notion beaucoup plus vaste. Il a parlé d'intelligence émotionnelle, d'intelligence intra et extra personnelle. Mais, il a aussi parlé d'intelligences comme l’intelligence spatiale de l'architecte Frank Ghery, ou l’intelligence kinesthésique de Federer, le champion de tennis, ou l’intelligence musicale de Mozart. Pourquoi ces personnes, je les appelle les multipotentiels atypiques ? Ils sont atypiques parce qu'ils pensent autrement, différemment. Là, je vais faire un deuxième petit détour en vous parlant du neuropsychologue américain Roger W. Sperry, qui, en 1981, a reçu le Prix Nobel pour avoir montré l’asymétrie cérébrale. Donc, à gauche, ce sont les « cerveaux gauches », les rationnels, et à droite, les « cerveaux droits », les créatifs. Depuis, l’imagerie médicale a fait beaucoup de progrès et a montré la complexité du cerveau qui, d'ailleurs, ne nous a pas encore dévoilé tous ses mystères. Mais, pour les multipotentiels atypiques, ce qui est sûr, c'est qu'ils ont une pensée en arborescence. Et elle est en arborescence parce que leur intuition est extrêmement forte. Ils ont une pensée disruptive. Pourquoi ? C'est une pensée qui fait beaucoup d'associations, qui fait beaucoup d'analogies et de connexions. Je vais vous donner un exemple. La grande designer française, Charlotte Perriand, peut-être peu connue mais qui a travaillé avec Le Corbusier, avait pour mission de créer un refuge en montagne. Elle ne savait pas comment s'y prendre, mais un jour, en voyage en Croatie, elle aperçoit un manège. Alors, vous me direz, quelle est la connexion entre un manège d’enfants et un refuge de montagne ? En réalité, elle a instantanément compris qu'ils avaient les mêmes contraintes techniques. Voilà la pensée analogique que peut avoir un multipotentiel atypique. Un multipotentiel atypique, c'est aussi quelqu'un de très rapide grâce à son intuition. C'est aussi un personnage visionnaire, selon ses talents. Il a une vision globale, à long terme, et stratégique. Il a aussi une caractéristique très marquée : il est pétri d’émotions, c'est une « éponge à émotions ». Récemment, une cliente me disait : « Myriam, moi, je ne prends pas le métro parce que toutes ces ondes, ces vibrations de gens qui ne vont pas bien, je ne le supporte pas ». Je travaille beaucoup avec les grandes entreprises, et donc des gens qui travaillent dans les tours à La Défense, et dans ces tours, il y a des open-spaces. Ces open-spaces, pour les multipotentiels atypiques, c'est terrible, parce que, déjà qu'ils ont du mal à se concentrer, si en plus, il y a du mouvement et du bruit autour d'eux, c'est catastrophique. Alors, ils ont aussi un rapport à eux-mêmes très particulier. Quand ils ont vécu très bien à l'école, et quand ça c'est bien passé en famille, quand ils ont été reconnus, aucun problème. Ça donne des Bill Gates, des Steve Jobs, des Richard Branson, des Dyson, bref, toutes ces personnes qui réussissent magnifiquement. Par contre, je pense qu'une majorité ne sont pas reconnus. parce que ça peut être des cancres à l'école parce qu’ils s’ennuient. D'ailleurs, beaucoup de ces gens très intelligents ne finissent pas forcément leurs études. Alors, que se passe-t-il ? Eh bien, ils vivent comme dans la fable bien connue du Vilain petit canard. Le vilain petit canard est rejeté au milieu de ses frères et sœurs. Pourquoi est-il rejeté ? Parce qu'il est différent. On ne l'aime pas, on ne le comprend pas, jusqu'au jour où le vilain petit canard, tout malheureux, s'en va et découvre les cygnes. Il rencontre un jour des cygnes, et là, c'est le bonheur, il comprend, il est reconnu et tout va bien pour lui. Alors ces multipotentiels atypiques, qui ont-ils en face d'eux ? Qui sont les canards ? Les canards, en fait, sont des personnes qui sont pétries de l'esprit cartésien, qui ont une pensée séquentielle, linéaire, logique et analytique. Bref, ils sont comme Descartes : on prouve, on raisonne. Mais par contre, ce que leur reprochent les multipotentiels atypiques, c'est qu'ils ne sortent pas du moule, et qu'ils pensent : « On fait comme on a toujours fait, parce que, pourquoi changer quelque chose qui a toujours marché jusque là ? Ceux-là, je les appelle les « rationnels neurotypiques », ou « les rationnels » pour faire plus simple. Alors les rationnels, que pensent-ils des multipotentiels ? Ils se disent qu’ils sont ingérables, qu’ils sont « trop ». Ils sont trop dispersés, trop brouillons, on ne les comprend pas. Moi, je pense qu'aujourd'hui, on a besoin de toutes les intelligences. On a besoin de toutes les intelligences mais, si vous n’en êtes pas convaincu, si vous êtes un rationnel et que vous vous dites : « Non, ce n’est pas possible, ces gens-là sont insupportables », je vous propose une recette simple. Si vous voulez vous débarrasser de tous ces gens un peu originaux et atypiques qui vous racontent des tas de trucs que vous ne comprenez pas, vous leur donnez des tâches simples, routinières, et morcelées pour qu'ils perdent leur sens, vous leur mettez une hiérarchie incompétente, quand ils font un super job, vous trouvez le détail qui tue, la virgule qui n’est pas au bon endroit, et, avec une recette pareille, a priori, vous vous en débarrassez plus ou moins vite. Alors, vous comprenez bien que ce n'est pas du tout ce que préconise. Je pense que nous avons besoin des multipotentiels atypiques, et donc, comment les accueillir ? Ce sont des gens qui ont besoin de défis, de challenges, qui ont besoin de sens. Ce sont des gens qui ont le souci de l’intérêt collectif et qui ont envie de travailler en communauté. Donc, si vous voulez les faire travailler ensemble, vous devez essayer de leur donner des projets multiples, parce que plus ils en font, mieux ils se portent, à condition, évidemment, de ne pas les épuiser ! Alors pour conclure, je dirais : les compétences des multipotentiels sont particulièrement intéressantes parce qu’elles sont complémentaires de ce que peut nous apporter l’intelligence artificielle. L'intelligence artificielle sait reproduire, elle ne sait pas innover. Aussi, leur capacité à penser autrement et à être créatifs, leur sens du collectif, leur vision de l’avenir, peuvent nous aider. Alors, je pense qu'il faut les connaître, pour les reconnaître et pour les accueillir. Pourquoi ? Parce qu'en les accueillant, on aura une vision du futur qu'on pourra voir se dessiner sous nos yeux avec sérénité et avec optimisme. Merci. (Applaudissements)