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Le parfum que vous allez sentir, vous ne pourrez jamais plus le sentir ainsi. C'est un parfum appelé Beyond Paradise, que vous pouvez trouver dans n'importe quel magasin du pays. Sauf que dans ce cas, il a été divisé en parties par Estée Lauder et la parfumeuse qui l'a fait, Calice Becker. Je leur suis véritablement reconnaissant pour cela. Et il a été divisé en plusieurs fragments successifs.

Donc ce que vous sentez à présent, c'est la note de tête. Elle est suivie par ce qu'on appelle la note de coeur, la note de coeur de Lush. Je vais vous la montrer. La note de tête Eden doit son nom au projet Eden au Royaume-Uni.

La note de coeur, la note d'écorce Melaleuca qui ne contient pas d'écorce du Melaleuca parce que c'est interdit.

Après ça, le parfum entier. Ce que vous sentez à présent est un mélange de... J'ai demandé combien de molécules étaient contenues là-dedans et personne n'a voulu me le dire. Alors je l'ai mis à travers un CG, un chromatographe des gaz que j'ai dans mon bureau, et il y en a environ 400. Ce que vous sentez correspond à plusieurs centaines de molécules flottant dans l'air, percuttant votre nez.

N'allez pas croire qu'il s'agisse ici d'une expérience très subjective. Vous êtes tous en train de sentir à peu près la même chose. L'odorat a comme réputation d'être quelque chose qui varie d'une personne à l'autre. Ce n'est pas vraiment vrai. Une parfumerie vous montre que ça ne peut pas être vrai parce que si ça l'était ce ne serait pas un art.

Pendant que l'odeur flotte parmi vous, laissez-moi vous raconter l'histoire d'une idée. Tout ce que vous sentez ici est composé d'atomes qui viennent de ce que j'appelle le Upper East Side de la table périodique - un bon quartier sûr. (Rires) Vous ne voulez surtout pas le quitter si vous voulez une carrière dans la parfumerie. Certaines personnes ont essayé dans les années 20 d'ajouter des éléments provenant des mauvaises parties et ça n'a pas vraiment marché.

Voici les cinq atomes dont tout ce que vous sentez dans la vie de tous les jours, du café au parfum, est composé. La note de tête que vous avez sentie au tout début, l'herbe verte coupée, comme on l'appelle en parfumerie. Ce sont des termes étranges. Elle s'appellerait la note verte parce que l'odeur rappelle quelque chose de vert comme l'herbe coupée.

C'est du Cis 3 Hexenol. J'ai dû apprendre la chimie sur le tas ces trois dernières années. Une éducation lycéenne en chimie très coûteuse. Cette molécule a 6 atomes de carbone, donc "hexa" : hexenol. Elle a une double liaison, elle a un alcool au bout donc on dit "ol" et c'est pour ça qu'on l'appelle Cis 3 Hexenol. Une fois que vous avez compris le truc, vous pouvez vraiment impressioner les gens lors des fêtes.

Ça sent l'herbe coupée. Voici le squelette de la molécule. Si vous la couvrez avec des atomes d'hydrogène, voilà à quoi elle ressemble visualisée sur un écran d'ordinateur mais en fait elle est plutôt comme ça, vu que les atomes ont une certaine sphère que l'on ne peut pas pénétrer - ils se repoussent.

Pourquoi est-ce que cette chose sent l'herbe coupée ? Pourquoi n'a-t-elle pas l'odeur des pommes de terre ou des violettes ? Il y a principalement deux théories. La première théorie est que c'est dû à la forme. C'est une théorie parfaitement valable dans le sens que pratiquement tout le reste de la biologie fonctionne autour de la forme. Les enzymes qui digèrent les choses, les anticorps, tout est dans la corespondance entre la protéine et ce qu'elle attrape, dans ce cas une odeur. Je vais essayer de vous expliquer ce qui cloche avec cette notion.

L'autre théorie est que l'on peut sentir les vibrations moléculaires. Une idée qui parait complètement insensée. Quand je l'ai entendue pour la première fois au début des années 90, j'ai cru que mes prédécesseurs, Malcom Dyson et Bob Wright, avaient perdu la tête. Je vais vous expliquer pourquoi c'était le cas. Cependant, petit-à-petit je me suis rendu compte qu'ils pouvaient avoir raison. Il me reste à convaincre tous mes collègues que c'est le cas mais j'y travaille.

Voilà comment la forme est utilisée dans des récepteurs normaux. Vous avez une molécule qui entre, qui se loge dans la protéine, schématiquement représentée ici, et cela conduit ce mécanisme à s'activer, tourner, à bouger d'une certaine façon en se nouant à certaines parties. L'attraction, les forces, entre la molécule et la protéine engendre le mouvement. C'est une idée basée sur la forme.

Le problème avec la forme est résumé sur cette page. Je m'attends à ce que tout le monde mémorise ces composés ! C'est une page de travail venant d'un livre d'un chimiste d'une compagnie de parfum. Il fait 45 molécules et il cherche du santal, quelque chose qui recrée l'odeur du bois de santal, parce qu'il y a beaucoup d'argent dans le santal. Parmi ces 45 molécules, seulement la n°4629 a une odeur de santal. Il met un point d'exclamation. Cela fait beaucoup de travail. Cela represente à peu près, en termes de travail, environ 200 000 dollars, si vous comptez sur des bas salaires et sans prestations. C'est un processus profondément inefficace. Ma définition d'une théorie est que ce n'est pas seulement quelque chose que l'on enseigne aux gens ; c'est de l'économie de main-d'œuvre. Une théorie est quelque chose qui vous permet de faire moins de travail. J'adore cette idée de travailler moins. Laissez-moi vous expliquer pourquoi : un fait tout simple qui démontre pourquoi la théorie basée sur la forme ne marche pas vraiment.

Voici le Cis 3 Hexenol qui sent l'herbe coupée. Voici le Cis 3 Hexanethiol qui sent les oeufs pourris ! Vous êtes sûrement conscients du fait que la vodka ne sent jamais les oeufs pourris. Si c'est le cas, vous posez votre verre, vous allez dans un autre bar. En d'autre termes, on n'obtient jamais le O-H, on ne le méprend jamais pour un S-H. A aucune concentration, même pure, si vous sentiez de l'éthanol pur, ça ne sentirait pas les oeufs pourris. Réciproquement, il n'existe pas de concentration à partir de laquelle les composés de soufre donnent l'odeur de la vodka. C'est très dur à expliquer en termes de reconnaissance moléculaire. J'ai montré tout ça à un ami physicien qui a une dégoût profond pour la biologie et il m'a dit : "C'est facile ! Ces trucs n'ont pas la même couleur !" (Rires)

On doit aller un peu plus loin que ça. Laissez-moi vous expliquer pourquoi la théorie des vibrations a un intérêt ici. Ces molécules comme vous les avez vues au début, les différentes structures, avaient des ressorts les connectant les unes aux autres. En fait, les molécules sont capables de vibrer à une série de fréquences qui sont très spécifiques à chaque molécule et aux liaisons qui les relient.

Voici le son que donne la liaison O-H retranscrit dans le sprectre audible. S-H : une fréquence bien différente. C'est assez intéressant, parce que cela implique qu'il y a un fait en particulier qu'il faut chercher, qui est le suivant : rien au monde ne sent l'oeuf pourri à l'exception de S-H.

Fait B: rien au monde n'a cette fréquence à l'exception de S-H. Si vous regardez là, imaginez le clavier d'un piano. L'étendue qui correspond à S-H est au milieu du clavier : elle a été, pour ainsi dire, endommagée et il n'y a pas de notes autour, rien qui s'en approche. On obtient une odeur unique, une vibration unique.

J'ai donc commencé ma recherche quand je me suis initié à ce concept pour me convaincre qu'il y avait un degré de vraisemblance à cette histoire complètement farfelue. Je suis parti à la recherche d'un type de molécules, n'importe quelle molécule, qui aurait cette vibration et dont la prédiction évidente serait qu'elle aurait exactement l'odeur du soufre. Si ce n'était pas le cas, toute l'idée serait à jeter et je pourrais alors passer à autre chose.

Après avoir cherché de haut en bas pendant plusieurs mois, j'ai découvert qu'il existait un type de molécules appelées boranes qui a exactement la même vibration. La bonne nouvelle est que l'on peut se procurer du borane. La mauvaise nouvelle est que c'est du carburant de fusée. La plupart explose spontanément au contact de l'air. Quand on appelle les sociétés, elles vous livrent un minimum de 10 tonnes. (Rires) Ce n'était pas ce que l'on appelle une expérience à l'échelle du laboratoire et ça n'aurait pas été apprécié dans ma faculté.

Cependant, j'ai finalement réussi à me procurer du borane et voilà la bête. Effectivement, si vous calculez, si vous mesurez les fréquences de vibration, elles sont les même que celle de S-H.

Donc, retrouve-t-on une odeur de soufre ? Eh bien, si vous jetez un coup d'œil à la littérature, il existe un homme qui en savait plus sur les boranes que quiconque vivant à l'époque ou depuis : Alfred Stock les a tous synthétisés. Dans un article énorme de 40 pages en allemand, il dit à un endroit - ma femme est Allemande et l'a traduit pour moi - à un endroit, on peut lire : "ganz widerlich Geruch" une "odeur absolument répugnante". Ce qui est bien : ça rappelle le sulfure d'hydrogène. Le fait que les boranes sentent le soufre était connu depuis 1910 et complètement oublié jusqu'en 1997, 1998.

Le seul petit pépin est le suivant : si l'on peut sentir les vibrations moléculaires, c'est que nous devons avoir un spectroscope dans le nez. Ceci est un spectroscope sur mon banc de laboratoire. Je pense que l'on peut dire sans prendre trop de risques que, si l'on regarde l'interieur du nez de quelqu'un, il y a très peu de chances qu'on y trouve quelque chose de semblable. C'est la principale objection à cette théorie.

On peut sentir les vibrations ? Comment ? Quand les gens posent ce genre de questions, ils négligent quelque chose, c'est que les physiciens sont très ingénieux... pas comme les biologistes. (Rires) C'est une blague. Je suis biologiste ! C'est une blague que je fais sur moi-même.

Bob Jacklovich et John Lamb chez Ford, à l'époque où Ford dépensait de vastes sommes d'argent sur la recherche fondamentale, ont découvert une façon de construire un spectroscope intrinsèquement à l'échelle nanoscopique. En d'autre termes, pas de miroirs, pas de lasers, pas de prismes, pas de sottises, juste un petit appareil qu'ils ont construit. Cet appareil utilise un tunnel à électrons. Je pourrais bien vous faire la danse du tunnel à électrons mais je vous ai préparé une vidéo à la place, ce qui est bien plus intéressant. Voilà comment ça marche.

Les électrons sont des créatures floues qui peuvent sauter à travers des vides mais seulement à énergie égale. Si l'énergie varie, elle ne peuvent pas faire le saut. Contrairement à nous, ils ne tomberont pas d'une falaise. Si quelque chose absorbe son énergie, l'électron peut voyager. Ici, vous avez quelque chose et on trouve beaucoup de ce genre de choses en biologie : une substance produit un électron, l'électron essaye de faire le saut, et, seulement quand une molécule passe qui a la bonne vibration, on obtient une réaction. C'est la base de l'appareil que les deux gars chez Ford ont bâti.

Chaque partie de ce mécanisme est bel et bien plausible en biologie. En d'autres termes, j'ai pris des composants sur étagère, et j'ai construit un spectroscope. Ce qui est intéressant avec cette idée, si vous avez un penchant d'esprit philosophique, c'est que ça vous dit que le nez, les oreilles et les yeux ressentent tous des vibrations. Bien sûr, peu importe, parce qu'il se peut aussi que non... Ça a une certaine... (Rires) Ça a une certaine résonnance chez les gens qui lisent trop de littérature allemande du 19ème siècle.

Ensuite, quelque chose de merveilleux s'est produit. J'ai quitté l'académique et rejoint le monde réel du business. Une société a été fondée autour de mes idées pour créer de nouvelles molécules en faisant usage de ma méthode avec comme grandes lignes : mettons l'argent des autres sur nos paroles. Une des premières choses qui s'est passée était, nous avons commencé à faire le tour des sociétés de parfums, leur demandant ce dont elles avaient besoin, parce que, bien sûr, si vous pouvez calculer l'odorat, vous n'avez pas besoin de chimistes. Vous avez besoin d'un ordinateur, un Mac fera l'affaire, si vous savez programmer la bonne chose. Vous pouvez essayer 1 000 molécules. Vous pouvez essayer 10 000 molécules en un week-end. Après, vous dites aux chimistes de faire celle qui convient. C'est un chemin direct vers la création de nouveaux odorants.

Une des premières choses qui s'est passée, c'est que nous sommes allés voir des parfumeurs en France. Voici le moment où je fais mon impression de Charles Fleischer : l'un d'entre eux nous dit : "Vous ne pouvez pas faire de coumarine." Il me dit : "Je parie que vous ne pouvez pas faire de coumarine."

La coumarine est quelque chose de très commun, une substance, dans le parfum, qui est dérivée d'une graine qui vient d'Amérique du Sud. C'est un arôme synthétique des plus classiques. C'est la molécule qui a fait que les parfums pour homme sentent comme ils le font depuis 1881, pour être exact.

Le problème, c'est que c'est une subtance cancérigène. Personne n'apprécie particulièrement l'aftershave cancérigène. (Rires) Il y a certains casse-cou mais ça ne vaut pas le coup...

Ils nous ont demandé de faire une nouvelle coumarine. Alors, nous avons commencé à faire des calculs. La première chose à faire, c'est calculer le spectre de vibration de la coumarine puis le lisser. Ça donne une bonne idée d'ensemble de l'accord que représente la coumarine. Après, vous lancez l'ordinateur à la recherche d'autres molécules, apparentées ou non, qui ont les mêmes vibrations.

Dans ce cas là, je suis désolé de le dire, ça s'est passé de façon bien fortuite. J'ai reçu un appel de la part de notre chimiste en chef et il m'a dit : "Ecoute, j'ai trouvé cette si belle réaction que même si ce composé ne sent pas la coumarine, je veux le faire, c'est tout simplement chouette." Les chimistes ont des esprits étranges. Une étape, un rendement de 90%, on obtient cet agréable composé crystallin. Essayons-le.

J'ai dit : "Tout d'abord, laisse-moi faire les calculs sur ce composé en bas à droite, qui est apparenté à la coumarine mais a un pentagone de plus logé à l'intérieur de la molécule. Calcul des vibrations, le spectre violet, c'est notre nouveau venu, le blanc, c'est le vieux. La prédiction est que ça devrait sentir la coumarine. Ils ont réussi... ça sentait exactement comme la coumarine. Voilà donc notre bébé, nommé le Tonkene. Vous voyez, quand vous êtes scientifique, vous passez votre temps à vendre des idées. Les gens sont très réticents face aux idées et à raison : Pourquoi accepter de nouvelles idées ? Quand vous mettez une petite bouteille de 10 g sur une table devant des parfumeurs qu'elle sent la coumarine, que ce n'est pas de la coumarine, que vous l'avez trouvée en 3 semaines, ça captive les esprits de tout le monde à merveille. (Rires) (Applaudissements)

Les gens me demandent souvent : "Votre théorie est-t-elle acceptée ?" Je dis: "Eh bien, par qui ?" Il existe trois attitudes : Tu as raison et je ne sais pas pourquoi, la position la plus rationelle à ce stade. Tu as raison et je ne m'intéresse pas aux détails : tu m'apportes les molécules. Tu as complètement tort et je suis sûr que tu as complètement tort.

A présent, nous avons affaire à des gens qui ne veulent que les résultats. C'est le monde commercial. Ils nous disent que même si on le fait à l'aide d'astrologie, ils sont contents. Mais nous ne le faisons pas par le biais de l'astrologie. Durant ces 3 dernière années, j'ai eu ce que je considère être le meilleur boulot de tout l'univers parce qu'il consiste à mettre mon hobby, qui est, vous savez, le parfum et toutes ces choses magnifiques, plus un peu de biophysique, un petit peu de chimie autodidactée, au service de quelque chose qui marche vraiment.

Merci beaucoup. (Applaudissements)