Garry Kasparov
1,364,014 views • 15:20

Cette histoire commence en 1985 quand, à l'âge de 22 ans, je suis devenu champion du monde d'échecs en battant Anatoly Karpov. Plus tôt cette même année, j'ai participé à ce qu'on appelle une série de parties simultanées contre 32 des machines joueuses d'échecs les plus performantes à Hambourg. Je les ai toutes gagnées et à l'époque, ça n'avait rien de surprenant que je puisse battre 32 ordinateurs simultanément. Ah, pour moi, c'était l'âge d'or.

(Rires)

Les machines avaient peu de puissance et moi, j'avais des cheveux.

(Rires)

Douze ans plus tard seulement, je me retrouvais à m'échiner contre un seul ordinateur dans une partie, surnommée en couverture de Newsweek, « le dernier combat du cerveau ». Pas de pression, donc.

(Rires)

De la mythologie à la science-fiction, l'affrontement de l'humain et de la machine a souvent été vu comme une question de vie ou de mort. John Henry, qu'on appelle le pousseur d'acier dans la légende folklorique afro-américaine du XIXème siècle, s'est mesuré, pour un pari, à un marteau à vapeur pour creuser un tunnel dans la roche. La légende de John Henry appartient à un corps plus large de récits qui oppose l'humanité à la technologie. Cette rhétorique de la compétition est monnaie courante. Nous faisons la course contre les machines ou nous menons un combat ou même une guerre. Des emplois disparaissent. Des gens sont remplacés comme s'ils n'avaient jamais existé. Il y a de quoi penser que des films comme « Terminator » ou « Matrix » sont du documentaire.

Il y a très peu d'exemples de domaines où le corps et l'esprit humain peuvent être à égalité avec un ordinateur ou un robot. J'aimerais en fait qu'il y en ait plus. Au lieu de ça, ça a été une bénédiction et une malédiction pour moi de devenir précisément ce fameux homme dans cette compétition entre l'homme et la machine dont tout le monde parle encore. Lors de l'affrontement homme-machine le plus célèbre depuis John Henry, j'ai joué deux séries de parties contre le superordinateur d'IBM Deep Blue. On ne se souvient jamais que j'ai gagné la première...

(Rires)

(Applaudissements)

à Philadelphie, avant de perdre la revanche en 1997 à New York. Mais bon, ce n'est que justice. Il n'y a pas de date anniversaire, de jour spécial au calendrier pour tous les gens qui n'ont pas réussi à escalader l'Everest avant que Sir Edmund Hillary et Tenzing Norgay ne parviennent au sommet. Et en 1997, j'étais toujours champion du monde quand les ordinateurs d'échecs sont enfin arrivés à maturité. Le mont Everest, c'était moi, et Deep Blue a atteint le sommet. Bien sûr, je ferais mieux de dire, non pas que Deep Blue a fait ça, mais ses créateurs humains : Anantharaman, Campbell, Hoane, Hsu. Je leur tire mon chapeau. Comme toujours, le triomphe des machines fut le triomphe des hommes. Nous sommes enclins à l'oublier quand les humains sont surpassés par leur création.

Deep Blue a remporté la victoire, mais était-il intelligent ? Non, il ne l'était pas, du moins pas de la façon dont Alan Turing et d'autres fondateurs de l'informatique l'avaient espéré. Il s'est avéré que les échecs pouvaient être dominés par de la force brute, une fois que le matériel informatique est devenu assez rapide et que les algorithmes sont devenus assez malins. Cependant, si l'on s'en tient à ce qu'il produisait, du jeu d'échecs de niveau grand maître, Deep Blue était intelligent. Mais même à cette vitesse incroyable de 200 millions de positions par seconde, la méthode de Deep Blue ne permettait pas de percer le mystère de l'intelligence humaine comme on en rêve.

Bientôt, des machines seront chauffeurs de taxi, médecins et professeurs, mais seront-elles pour autant « intelligentes » ? Je m'en remettrai pour ces définitions aux philosophes et au dictionnaire. Ce qui importe vraiment c'est ce que nous, les humains, nous ressentons à vivre et à travailler avec ces machines.

Quand j'ai rencontré Deep Blue pour la première fois en février 1996, cela faisait plus de dix ans que j'étais champion du monde et j'avais disputé 182 parties de championnat du monde et des centaines contre des joueurs de haut niveau dans d'autres compétitions. Je savais à quoi m'attendre de la part de mes adversaires et de moi-même. J'avais l'habitude de mesurer leurs coups et d'évaluer leur état emotionnel en observant leur gestuelle et en les regardant dans les yeux.

Et puis, me voilà assis de l'autre côté de l'échiquier, face à Deep Blue. J'ai tout de suite ressenti quelque chose de nouveau, de déstabilisant. Vous pourriez avoir la même sensation la première fois que vous prenez une voiture sans conducteur ou la première fois que votre nouveau chef-ordinateur vous donne un ordre. Mais quand je me suis assis pour jouer cette première partie, je ne pouvais pas être sûr de ce dont cette chose était capable. La technologie avance à pas de géant et IBM avait beaucoup investi. J'ai perdu cette partie. Et je ne pouvais m'empêcher de penser « peut-il être invincible ? » Était-ce la fin de ce jeu d'échecs que j'aimais tant ? C'étaient là des inquiétudes et des peurs toutes humaines, et la seule chose dont j'étais sûr, c'était que Deep Blue n'avait pas de tels émois.

(Rires)

Je me suis battu après ce coup dur pour gagner la première série mais les dés étaient jetés. J'ai finalement perdu contre la machine mais je n'ai pas souffert le même sort que John Henry qui gagna mais mourut le marteau à la main. En fait, le monde des échecs voulait toujours avoir un champion humain. Et aujourd'hui encore, quand une application gratuite de jeu d'échecs pour portable dernier cri est plus performante que Deep Blue, les gens jouent toujours aux échecs, et même plus qu'avant. Les alarmistes avaient prédit que tout le monde déserterait ce jeu qui pouvait être conquis par les machines, et ils ont eu tort, on le voit bien, mais jouer les alarmistes est un passe-temps populaire en matière de technologie.

Ce que m'a appris mon expérience personnelle, c'est qu'il nous faut affronter nos peurs si nous voulons tirer le meilleur parti de notre technologie, et nous devons dépasser ces peurs si nous voulons obtenir le meilleur de ce que l'humanité peut donner. Tout en me remettant de ma défaite, j'ai été très inspiré par mes affrontements avec Deep Blue. Comme le dit ce proverbe russe : si on ne peut les vaincre, rejoignons-les. Et puis, je me suis dit, et si je pouvais jouer avec un ordinateur... avec un ordinateur à mes côtés, en combinant nos forces, l'intuition humaine et la capacité de calcul de la machine, la stratégie humaine, la tactique de la machine, l'expérience humaine, la mémoire de la machine. Serait-ce la partie la plus parfaite jamais jouée ?

Mon idée est devenue réalité en 1998, sous le nom d'Advanced Chess, quand j'ai disputé cette compétition humain/machine contre un joueur d'élite. Mais lors de ce premier essai, nous avons tous les deux échoué à associer efficacement nos savoir-faire propres. L'Advanced Chess a trouvé sa place sur internet et en 2005, un tournoi d'échecs « freestyle » a été une révélation. Une équipe de grands maîtres et de machines de haut niveau participèrent, mais les gagnants ne furent ni les grands maîtres, ni un superordinateur. Les gagnants furent un duo de joueurs amateurs américains qui contrôlaient trois PC ordinaires à la fois. Leur talent à accompagner leurs machines a de fait contrecarré le savoir supérieur du jeu d'échecs des grands maîtres face à eux et le pouvoir informatique bien plus grand d'autres personnes. Et j'en suis venu à cette idée : un humain de faible niveau auquel s'ajoute une machine et une meilleure méthode est supérieur à une machine très puissante seule, mais plus remarquable encore, il est supérieur à un joueur humain fort auquel s'ajoute une machine et une méthode inférieure. Cela m'a convaincu qu'on aurait besoin de meilleures interfaces pour aider à l'accompagnement des machines et rendre cette intelligence plus utile.

L'humain plus la machine, ce n'est pas l'avenir, c'est notre présent. Tout le monde a déjà utilisé des outils de traduction en ligne pour comprendre les grandes lignes d'un article de presse étrangère malgré leurs imperfections. Nous utilisons après notre expérience humaine pour faire sens de tout ça, et puis la machine apprend de nos rectifications. Ce modèle se développe en diagnostic médical et en analyse de sécurité. La machine analyse des données, calcule des probabilités, fait 80 ou 90% du chemin, ce qui facilite l'analyse et la prise de décision humaines. Mais vous n'allez pas envoyer vos enfants à l'école dans une voiture sans conducteur fiable à 90% ou même à 99%. Nous avons donc besoin d'une grande avancée pour gagner encore quelques décimales cruciales.

Vingt ans après ma série de parties contre Deep Blue, la deuxième, ce gros titre sensationnaliste, « le dernier combat du cerveau », est omniprésent à l'heure où les machines intelligentes s'invitent dans tous les secteurs d'activité tous les jours. Mais là où par le passé les machines ont remplacé le bétail, le travail manuel, de nos jours, elles s'attaquent à des diplômés ou des personnes politiquement influentes. En tant que personne qui les a combattues et a perdu, je suis là pour dire que c'est une excellente nouvelle. Un jour, toutes les professions devront faire face à cette pression ou bien cela voudra dire que l'humanité a cessé de progresser. Ce n'est pas à nous de choisir où et quand le progrès technologique s'arrêtera. On ne peut pas ralentir. À vrai dire, nous devons accélérer. Notre technologie excelle lorsqu'il s'agit d'effacer de nos vies difficultés et incertitudes, et nous devons donc partir à la recherche de défis plus grands, plus incertains encore. Les machines font des calculs. Nous comprenons les choses. Les machines reçoivent des instructions. Nous avons des buts. Les machines ont pour elles l'objectivité. Nous avons la passion. Nous ne devrions pas avoir peur de ce que nos machines peuvent faire aujourd'hui. Nous devrions plutôt nous inquiéter de ce qu'elles ne peuvent toujours pas faire car nous aurons besoin de l'aide de ces nouvelles machines intelligentes pour faire de nos rêves les plus fous une réalité. Et si nous échouons, si nous échouons, ce n'est pas parce que nos machines sont trop intelligentes ou pas assez. Si nous échouons, c'est parce que nous nous sommes laissés aller et avons rogné sur nos ambitions. Notre humanité n'est pas définie par un savoir-faire quelconque, comme manier le marteau ou même jouer aux échecs.

L'humanité ne peut faire qu'une chose. Rêver. Alors faisons de grands rêves.

Merci.

(Applaudissements)