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Translated by Gilles Damianthe
Reviewed by Nhu PHAM

0:11 Il y a cinq ans, j'ai pris une année sabbatique, et je suis retourné à la fac de médecine où j'avais fais mes études. J'ai vu de vrais patients et j'ai porté la blouse blanche pour la première fois depuis 17 ans, en fait, depuis que je suis devenu consultant en ressources humaines.

0:29 Il y a deux choses qui m'ont surpris au cours du mois que j'ai passé là. La première est que le thème récurrent des discussions que nous avions concernait les budgets des hôpitaux et la réduction des coûts, et la deuxième chose, qui m'a vraiment dérangé, était que plusieurs des collègues que j'ai rencontré, des anciens amis de la faculté de médecine, que je comptais parmi les personnes les plus intelligentes, les plus motivées, les plus engagées, les plus passionnées que j'ai jamais croisées, étaient devenus cyniques, désengagés, ou avaient pris leurs distances par rapport à la direction de l'hôpital. Je me suis donc interrogé : en mettant l'accent sur la réduction des coûts, est-ce que nous en oublions le patient ?

1:08 Les nombreux pays que vous représentez, comme celui d'où je viens, bataillent avec le coût des dépenses de santé. C'est une grande part des budgets nationaux. Et nombre de différentes réformes visent à freiner cette croissance. Dans certains pays, nous avons de longues listes d'attentes de patients pour la chirurgie. Dans d'autres pays, les nouveaux médicaments ne sont pas remboursés, et du coup ne bénéficient pas aux patients. Dans plusieurs pays, des médecins et des infirmières sont, dans une certaine mesure, des cibles pour leurs gouvernements. Après tout, les décisions coûteuses dans le domaine des soins sont prises par les médecins et les infirmières. On choisit d'utiliser un test de laboratoire coûteux, on choisit d'opérer un patient âgé et fragile. Ainsi, limiter la marge de manœuvre des médecins, est un moyen de limiter les coûts. En fin de compte, certains médecins diraient aujourd'hui qu'ils n'ont pas la liberté pleine et entière de faire les choix qu'ils trouvent bons pour leurs patients. Il n'est donc pas étonnant que certains de mes anciens collègues soient frustrés.

2:11 Au BCG, nous avons examiné tout cela, et nous nous sommes demandé si c'était vraiment la bonne façon de gérer les soins de santé. Nous avons pris un peu de recul et nous nous sommes dit : « Que cherchons-nous à atteindre ? » En fin de compte, dans le système de santé, nous visons à améliorer la santé des patients, et nous devons le faire à coût réduit, ou du moins abordable. Nous appelons cela soin de santé axé sur la valeur. Sur l'écran derrière moi, vous voyez ce que nous entendons par valeur : les résultats qui comptent pour les patients par rapport à l'argent que nous dépensons. Ça a été magnifiquement décrit en 2006 dans un livre par Michael Porter et Elizabeth Teisberg.

2:53 Sur cette photo, vous avez mon beau-père entouré de ses trois ravissantes filles . Quand nous avons commencé nos recherches au BCG, nous avons décidé de ne pas trop regarder les coûts, mais de nous intéresser plutôt à la qualité, et dans nos recherches, l'une des choses qui nous ont fascinées ont été les disparités que nous avons vues. Vous comparez des hôpitaux d'un pays, vous en trouverez certains qui sont très bons, mais vous trouverez un grand nombre qui sont bien plus mauvais. Ces écarts étaient spectaculaires. Erik, mon beau-père, souffre d'un cancer de la prostate, et il a probablement besoin d'une opération. Il vit aujourd'hui en Europe, il peut donc choisir de se rendre en Allemagne, qui a un système de santé réputé. S'il va là-bas dans l'hôpital de base, il court un risque d'environ 50 % de devenir incontinent, il devrait alors recommencer à porter des couches. C'est pile ou face. Un risque de cinquante pour cent. C'est beaucoup. Si au contraire il allait à Hambourg, dans une clinique appelé "Martini-Klinik", le risque serait seulement de 1 sur 20. D'un côté, c'est pile ou face, de l'autre vous avez un risque de 1 sur 20. C'est une énorme différence, une différence de facteur sept. Quand on examine de nombreux hôpitaux pour de nombreuses maladies différentes , on voit ces énormes écarts.

4:15 Mais vous et moi sommes ignorants. Nous n'avons pas les données. Et bien souvent, les données n'existent pas, en fait. Personne ne sait. Ainsi, aller à l'hôpital est une loterie.

4:26 Mais ce n'est pas inéluctable. Il y a de l'espoir. À la fin des années 70, il y avait un groupe de chirurgiens orthopédistes suédois qui se retrouvaient lors de leur réunion annuelle, et ils discutaient des différentes procédures qu' ils utilisaient pour pratiquer une opération de la hanche. À gauche de cette diapositive, vous voyez une variété de pièces métalliques, de hanches artificielles qu'on utiliserait pour quelqu'un qui a besoin d'une nouvelle hanche. Ils réalisèrent qu'ils avaient chacun leur façon personnelle d'opérer. Ils ont tous fait valoir que leur technique était la meilleure, mais aucun d'eux n'en était sûr, et ils s'accordèrent sur ce point. Alors ils se sont dit, "nous avons probablement besoin de mesurer la qualité, ainsi nous saurons et pourrons apprendre de ce qui se fait de mieux". Puis ils ont passé deux ans à débattre de ce que signifie la qualité pour la chirurgie de la hanche. « Nous devrions mesurer ceci. » « Non, nous devrions mesurer cela. » Et ils se sont finalement mis d'accord. Et une fois d'accord, ils ont commencé à mesurer, et à partager les données. Très vite, ils ont constaté que si vous mettiez le ciment dans l'os du patient avant d'y placer la tige métallique, ça le faisait durer beaucoup plus longtemps, et la plupart des patients n'auraient plus besoin d'être ré-opérés au cours de leur vie. Ils ont publié les données, et ça a vraiment transformé la pratique clinique dans le pays. Tout le monde a compris que c'était intelligent. Depuis lors, ils publient chaque année. Une fois par an, ils publient le classement : qui est le meilleur, qui est en bas ? Et ils se rendent visite pour progresser, c'est donc un cycle continu de perfectionnement. Pendant de nombreuses années, les chirurgiens de la hanche suédois ont obtenu les meilleurs résultats dans le monde, du moins parmi ceux qui mesuraient vraiment les résultats, ce qu'ils n'étaient pas nombreux à faire.

6:06 J'ai trouvé ce principe vraiment enthousiasmant. Les médecins se réunissent, tombent d'accord sur la définition de la qualité, ils commencent à mesurer, ils partagent les données, ils trouvent qui le meilleur et ils progressent grâce à cela. Amélioration continue.

6:22 Ce n'est pas le seul aspect enthousiasmant. C'est excitant en soi. Mais si vous intégrez la variable budgétaire dans l'équation, et regardez, il s'avère que ceux qui ont mis l'accent sur la qualité, ont en fait aussi les coûts les plus bas, bien que ça n'ait pas été leur objectif en premier lieu. Si vous examinez de nouveau l'histoire de la chirurgie de la hanche, il y a eu une étude réalisée il y a quelques années, où ils ont comparé les États-Unis et la Suède. Ils ont regardé combien de patients ont eu besoin d'être ré-opéré sept ans après la première intervention. Aux États-Unis, le nombre était trois fois plus élevé qu'en Suède. Tant d'opérations inutiles, et tant de souffrances inutiles, pour tous les patients qui ont été opérés pendant ces sept ans. Vous pouvez imaginer combien d'économies cela représenterait pour la société.

7:14 Nous avons fait une étude où nous avons examiné les données de l'OCDE. L'OCDE , très souvent, évalue la qualité des soins là où ils peuvent trouver les données pour tous les pays membres. Les États-Unis ont, pour de nombreuses maladies, une qualité qui est en fait inférieure à la moyenne de l'OCDE. Mais si le système de santé américain mettait beaucoup plus l'accent sur la mesure de la qualité, et en remontait le niveau à la moyenne de l'OCDE, cela permettrait aux Américains d'économiser 500 milliards de dollars par an. C'est 20 % du budget de santé du pays.

7:54 Vous me direz que ces chiffres sont fantastiques, que c'est tout à fait logique, mais est-ce possible ? Ce serait un changement de paradigme pour les soins de santé, et je dirais que non seulement c'est possible, mais que cela doit être fait. Les agents du changement sont les médecins et les infirmières dans le système de santé.

8:15 Dans ma pratique comme consultant, je rencontre probablement plus d'une centaine de médecins, d' infirmières ou d'autres membres du personnel soignant ou de l'encadrement chaque année. La seule chose qu'ils ont en commun est qu' ils se soucient vraiment de ce qu'ils accomplissent en termes de qualité pour leurs patients. Les médecins sont, comme la plupart d'entre vous dans le public, très compétitifs. Ils ont toujours été les meilleurs à l'école. Nous avons toujours été les meilleurs à l'école. Et si quelqu'un peut leur montrer que les résultats qu'ils obtiennent pour leurs patients ne sont pas meilleurs que ceux des autres, ils feront tout ce qu'il faudra pour les améliorer. Mais la plupart d'entre eux n'en savent rien. Mais les médecins ont une autre caractéristique. Ils ont vraiment besoin de la reconnaissance de leurs pairs. Si un cardiologue appelle un autre cardiologue dans un hôpital concurrent pour savoir pourquoi cet autre hôpital a de tellement meilleurs résultats, ils échangeront quelque chose. Ils partageront l'information sur la façon d'améliorer les choses. C'est donc en mesurant et en instaurant la transparence, qu'on obtient un cycle continu d'amélioration, comme le montre cette diapo.

9:24 Vous pourriez me dire que c'est une bonne idée, mais que ce n'est qu'une idée. Mais ça existe déjà. Nous créons une communauté mondiale, une grande communauté mondiale, où nous pourrons mesurer et de comparer ce que nous réalisons. En association avec deux établissements universitaires, Michael Porter à Harvard Business School, et l'Institut Karolinska en Suède, BCG a formé quelque chose que nous appelons ICHOM. Vous pouvez penser que c'est un éternuement, mais ce n'est pas un éternuement, c'est un acronyme. C'est l'acronyme du Consortium International pour la Mesure des Résultats Santé. Nous avons regroupé des médecins de premier plan et des patients pour débattre, maladie par maladie, de ce qu'est vraiment la qualité, de ce que nous devrions mesurer, et de comment rendre ces normes mondiales. Ils ont travaillé ; quatre groupes de travail ont planché au cours de l'année écoulée : cataractes, mal de dos, maladies coronariennes, qui sont, par exemple, les crises cardiaques, et le cancer de la prostate. Les quatre groupes vont publier leurs données en novembre de cette année. Pour la première fois, nous allons comparer des pommes avec des pommes, non seulement au sein d'un même pays, mais d'un pays à l'autre. L'année prochaine, nous prévoyons de traiter huit maladies, l'année suivante, 16. Dans ans trois, nous prévoyons d'avoir couvert 40 pour cent du fardeau des maladies. Comparer des pommes avec des pommes. Quoi de mieux ? Pourquoi cela ?

10:59 Il y a cinq mois, j'ai animé un atelier au plus grand centre hospitalier universitaire du Nord de l'Europe. Il y avait une nouvelle directrice générale, et elle avait une vision : je veux gérer ma grande institution en me basant beaucoup plus sur la qualité, sur les résultats qui comptent pour les patients. Ce jour-là, nous étions dans un atelier de travail, avec des médecins, des infirmières et d'autres membres du personnel, à discuter de la leucémie chez les enfants. Le groupe réfléchissait : comment mesurons-nous la qualité aujourd'hui ? Pouvons-nous la mesurer mieux que nous ne le faisons ? Nous avons discuté, de la façon dont nous traitons ces enfants, des améliorations importantes à apporter. Et nous avons discuté des coûts pour ces patients, de la façon de les traiter plus efficacement. Il y avait un bouillonnement d'énergie dans la salle. Il y avait tellement d'idées, tellement d'enthousiasme. À la fin de la séance, le Président du service s'est levé. Il a regardé le groupe et a déclaré - d'abord, il a levé la main, j'avais oublié cela -- il a levé la main, il a serré le poing, et puis il a dit au groupe : "Merci. Merci. Aujourd'hui, nous parlons enfin de ce que cet hôpital fait de bien".

12:13 En mesurant la valeur dans les soins de santé, non seulement les coûts, mais aussi les résultats qui comptent pour les patients, nous allons faire du personnel dans les hôpitaux et partout ailleurs dans le système de santé non pas un problème, mais une partie importante de la solution. Je crois que mesurer la valeur dans le système de soin va révolutionner les choses, et je suis convaincu que le fondateur de la médecine moderne, le grec Hippocrate, qui a toujours mis le patient au centre, sourira dans sa tombe.

12:43 Merci.

12:46 (Applaudissements)