Alors, 90 % de ma méthode photographique n'est en fait pas photographique. Je dois écrire beaucoup de lettres, faire des recherches et passer des appels pour avoir accès à mes sujets, qui peuvent aller des dirigeants du Hamas à Gaza à un ours noir qui hiberne dans sa grotte dans l'État de Virginie occidentale. Curieusement, la lettre de refus la plus remarquable que j'ai jamais reçue venait de Disney World, un lieu d'apparence inoffensive.
Je vais juste vous en lire une phrase importante : "Particulièrement en ces temps de violence, je crois personnellement que le charme sous lequel sont les visiteurs de nos parcs à thèmes doit être protégé, parce qu'il aide nos visiteurs à s'échapper dans un monde imaginaire."
La photographie menace l'imagination. Ils n'ont pas laissé entrer mon appareil parce qu'il nous confronte à des réalités construites, des mythes et des croyances et qu'il fournit quelque chose qui semble être la preuve d'une vérité. Mais des vérités multiples sont attachées à chaque image, selon l'intention du créateur, le spectateur et le contexte dans lequel l'image est présentée.
Pendant une période de 5 ans après le 11 septembre, alors que les médias et le gouvernement américain recherchaient des sites cachés inconnus au-delà des frontières du pays, en particulier des armes de destruction massive, j'ai choisi de regarder vers l'intérieur, vers ce qui appartenait intégralement aux fondements, aux mythes et à la vie quotidienne de l'Amérique. Je voulais faire face aux limites du citoyen, auto-imposées et réelles et mesurer le fossé entre accès privilégié et accès public à la connaissance.
C'était un moment critique de l'histoire de l'Amérique et de l'histoire du monde où on avait l'impression de ne pas avoir accès à des informations exactes. Je voulais voir le centre de mes propres yeux mais ce que j'ai obtenu est une photographie. C'est juste un autre endroit à partir d'où observer et la compréhension qu'il n'y a pas de spécialistes absolus sachant tout et que le grand public n'a jamais accès au cœur des choses.
Je vais parcourir certaines photos de cette série. Elle s'appelle Inventaire de l'Amérique cachée ou inconnue. Elle comprend presque 70 images. Dans ce contexte, je vais juste vous en montrer quelques-unes. Ceci est une installation de stockage et de blocage de déchets radioactifs à Hanford dans l'État de Washington. Plus de 1900 enveloppes en acier inoxydable, remplies de déchets radioactifs, y sont immergées. Si un homme se tenait devant une enveloppe sans protection, il mourrait sur le champ. Parmi toutes les sections, j'en ai trouvé une dont le contour ressemble à celui des États-Unis d'Amérique. Vous pouvez la voir ici.
Une partie importante du travail qui est, en quelque sorte, absente dans ce contexte est le texte. Je crée donc ces deux pôles. Chaque image est accompagnée d'un texte très détaillé. Ce qui m'intéresse le plus, c'est l'espace invisible entre un texte et l'image qui l'accompagne et la façon dont l'image est transformée par le texte et le texte par l'image. Donc, au mieux, l'image est censée dériver vers l'abstraction, les vérités multiples et l'imagination. Le texte fonctionne alors comme une ancre qui immobilise l'image au sol. Mais dans ce contexte, je vais simplement lire une version abrégée de ces textes.
Ceci est une unité de cryoconservation. Elle contient les corps de la femme et de la mère de Robert Ettinger, pionnier de la cryogénie, qui espérait être ramené un jour à une vie prolongée, en bonne santé, avec des progrès scientifiques et technologiques. Tout ça pour 35 000 dollars, pour l'éternité.
Voici une Palestinienne de 21 ans en train de subir une hyménoplastie. L'hyménoplastie est une opération chirurgicale permettant de revenir à l'état de virginité, ce qui permettra à cette femme de se conformer à certaines attentes culturelles relatives à la virginité au mariage. Elle consiste à reconstruire un hymen déchiré, ce qui permettra à cette femme de saigner lors d'un rapport sexuel afin de simuler la défloration.
Voici la salle des délibérations d'une simulation de jury. Vous pouvez voir derrière ce miroir sans teint les membres du jury assis dans une pièce, de l'autre côté du miroir. Ils observent les délibérations après une simulation de procédure, afin de pouvoir conseiller leurs clients sur la meilleure façon d'ajuster leur stratégie pour obtenir le résultat qu'ils souhaitent. Cela coûte 60 000 dollars.
Voici une salle du Bureau américain des douanes et de la protection des frontières, un entrepôt pour stocker les marchandises de contrebande, à l'aéroport international J.F. Kennedy. Sur cette table vous pouvez voir les produits saisis, pendant 48 heures, sur des passagers entrant aux États-Unis. Il y a une tête de cochon et des aulacodes africains. Mon travail photographique ne consiste pas seulement à décrire ce qui est devant moi. Je prends certaines libertés et j'interviens. Dans ce cas, je voulais vraiment que la photo ressemble à une nature morte ancienne. J'ai donc passé pas mal de temps parmi ces articles odorants.
Voici les œuvres exposées sur les murs de la CIA au siège d'origine de Langley, en Virginie. La CIA a une longue histoire d'efforts de diplomatie culturelle, secrets et publics. On pense que son intérêt pour l'art avait en partie pour but de faire obstacle au communisme soviétique et de promouvoir ce qu'elle considérait comme relevant d'une esthétique pro-américaine. Une des formes artistiques qui suscita l'intérêt de l'Agence et fut, ainsi, questionnée, est l’expressionnisme abstrait.
Voici l'Installation de recherche d'anthropologie judiciaire. Sur ce terrain de 2,4 hectares, environ 75 cadavres sont étudiés, à tout moment, par des anthropologues judiciaires et des chercheurs qui surveillent le taux de décomposition des cadavres. Sur cette photo, le corps d'un jeune garçon a été utilisé pour reconstituer une scène de crime.
Voici le seul site subventionné par l'État fédéral où on cultive légalement du cannabis pour la recherche scientifique américaine. C'est une chambre de culture de cannabis pour la recherche.
Une des choses que j'espère faire est de montrer qu'il y a une sorte d'entropie qui désoriente. On ne discerne pas de formule dans la façon dont ces choses -- c'est comme si elles oscillaient maladroitement entre gouvernement et science, religion et sécurité. et vous ne comprenez pas complètement comment l'information est distribuée.
Ces câbles de transmission sous-marins courent au fond de l'Océan atlantique et connectent l'Amérique du nord à l'Europe. Ils transportent plus de 60 millions de conversations simultanées. Sur une grande partie des sites gouvernementaux et technologiques il y avait cette vulnérabilité très apparente, ici c'est presque humoristique parce qu'on a l'impression qu'on pourrait couper d'un coup toutes ces conversations. Mais d'autres choses semblaient dater d'il y a 30 ou 40 ans, comme si elles avaient été bloquées à l'époque de la Guerre froide et n'avaient plus changé.
Voici une édition en braille du magazine Playboy. (Rires) C'est... une section de la Bibliothèque du Congrès qui propose un service de prêt national et gratuit aux aveugles et malvoyants. Les textes qu'ils choisissent de publier sont sélectionnés d'après le classement des lecteurs. Et Playboy est toujours dans le peloton de tête. (Rires) Mais vous seriez surpris, ils mettent seulement le texte, pas les photos. (Rires)
Voici une quarantaine pour oiseaux où tous les oiseaux importés aux États-Unis doivent passer 30 jours. On les teste pour savoir s'ils ont des maladies, y compris la forme exotique de la maladie de Newcastle et la grippe aviaire. Ce film montre l'essai d'une nouvelle charge explosive sur une ogive. Le Centre d'armement aérien de la base aérienne d'Eglin, en Floride, est responsable du déploiement et des essais pour tout l'armement à vecteur aérien venant des États-Unis. Le film a été tourné sur une pellicule de 72 mm, fournie par le gouvernement. Ce point rouge est une marque sur la pellicule gouvernementale.
Tous les tigres blancs vivant en Amérique du nord sont le résultat de croisements consanguins sélectifs -- c'est-à-dire mère et fils, père et fille, sœur et frère -- ceci pour permettre les conditions génétiques qui créent un tigre blanc vendable, c'est-à-dire avec une fourrure blanche, des yeux bleus et une truffe rose. Or la majorité des tigres blancs ne naissent pas dans un état vendable et sont tués à la naissance. C'est un procédé très violent que peu de gens connaissent. Le tigre blanc est célébré par l'industrie du spectacle. Voici Kenny. Il a même atteint l'âge adulte. Il est mort depuis, mais il souffrait d'un retard mental et de plusieurs graves anomalies osseuses.
Sur une note plus légère, voici les archives personnelles de George Lucas. Ceci est la Death Star (Étoile de la mort). On la voit ici dans sa véritable orientation. Dans le film Le retour du Jedi, c'est son image-miroir que l'on voit. Ils retournent le négatif. Vous pouvez voir les détails de la photogravure sur cuivre et la surface peinte à l'acrylique. Dans le film, c'est une station de combat sidérale de l'Empire galactique, capable de détruire des planètes et des civilisations. En vrai, elle mesure environ 120 cm sur 60. (Rires)
Nous sommes à Fort Campbell, dans le Kentucky. Ceci est un site d'opérations militaires sur terrain urbanisé. En gros, ils ont construit une simulation de ville pour la guérilla urbaine. Voici une des structures qui existent dans cette ville. Elle s'appelle l'Église mondiale de Dieu. C'est censé être un lieu de culte générique. Après que j'ai pris cette photo, ils ont construit un mur autour de l'Église mondiale de Dieu pour imiter la configuration des mosquées en Afghanistan ou en Irak. J'ai travaillé avec Mehta Vihar, qui crée des simulations virtuelles pour que l'armée puisse pratiquer la tactique. Nous avons utilisé ce mur autour de l'Église mondiale de Dieu ainsi que les personnages, les véhicules et les explosions qui sont offerts pour les jeux vidéo de l'armée. Je les ai mis dans ma photo.
Ceci est un virus VIH vivant à la faculté de médecine de Harvard, qui travaille avec le gouvernement américain sur des recherches concernant la stérilisation immunitaire.
Alhurra est une chaîne de télévision en langue arabe subventionnée par le gouvernement américain qui diffuse des nouvelles et des informations dans plus de 22 pays du monde arabe. Elle émet 24 h sur 24, sans publicité. Pourtant, Alhurra ne peut émettre légalement sur le territoire des États-Unis. En 2004, ils ont créé une chaîne, Alhurra Irak, qui traite spécifiquement des événements en Irak et émet en Irak.
Je vais maintenant passer à un autre de mes projets. Il s'appelle Les innocents. Pour les hommes qu'on voit sur ces images, la photographie a servi à créer une fiction. En contradiction avec sa fonction de preuve d'une vérité, la photographie a contribué ici à la fabrication d'un mensonge. J'ai voyagé à travers les USA et photographié des hommes et des femmes condamnés par erreur pour des crimes violents qu'ils n'avaient pas commis.
J'enquête sur la capacité de la photographie à brouiller la frontière entre vérité et fiction, et sur son influence sur la mémoire, qui peut avoir des conséquences graves, voire mortelles. La cause principale de la condamnation erronée de ces hommes était une identification incorrecte. Une victime ou un témoin oculaire identifie l'auteur supposé d'un crime à l'aide d'images utilisées par la police. Mais face à ces portraits-robots, polaroïds, photos d'identité judiciaire, séances d'identification, les témoignages peuvent varier.
Je vais vous donner un exemple. On a montré à une femme victime d'un viol une série de photos parmi lesquelles identifier son agresseur. Une des photos lui rappelait cet homme, mais elle ne pouvait pas l'identifier avec certitude. Quelques jours plus tard, on lui montre une autre série composée de nouvelles photos. Sauf une, celle qui avait déjà attiré son œil dans la série précédente. Celle-là est reprise dans la deuxième série. L'identification, cette fois, est catégorique, parce que la photo a remplacé le souvenir de cette femme, en supposant qu'il existait réellement.
La photographie fournit au système de justice pénale un outil qui transforme d'innocents citoyens en criminels. Le système de justice pénale n'a pas voulu reconnaître les limites de l'identification photographique.
Voici Fredrick Day, photographié sur le lieu de son alibi, où 13 témoins ont déclaré qu'il se trouvait au moment du crime. Il a été condamné, par un jury entièrement composé de blancs, pour viol, rapt et vol de véhicule. Il a purgé 10 années de sa peine d'emprisonnement à perpétuité. Les tests ADN ont innocenté Fredrick et ont révélé l'implication d'un autre homme, qui était en prison. Mais la victime a refusé d'engager des poursuites judiciaires parce qu'elle alléguait que la façon dont la police avait utilisé la photo de Fredrick avait définitivement modifié sa mémoire.
Charles Faine a été condamné pour le rapt, le viol et le meurtre d'une jeune fille qui allait à l'école. Il a été condamné à mort et a passé 18 ans en prison. Je l'ai pris en photo sur le lieu du crime, près du fleuve Snake, dans l'Idaho. J'ai photographié tous ces condamnés par erreur dans des lieux qui avaient une signification particulière pour l'histoire de leur condamnation. Le lieu d'arrestation, de la fausse identification, ou de l'alibi. Ici c'est le lieu du crime, cet endroit où il n'était jamais allé, mais qui a changé sa vie pour toujours. En prenant cette photo dans ce lieu, j'espérais souligner la relation subtile entre réalité et fiction, dans la vie de cet homme et en photographie.
Calvin Washington a été condamné pour meurtre qualifié. Il a purgé 13 années de sa peine à perpétuité dans une prison de Waco, au Texas.
Voici Larry Mays, que j'ai photographié sur son lieu d'arrestation, à Gary dans l'Indiana. Il se cachait dans cette pièce, entre deux matelas, pour échapper à la police. Il a passé 18 ans et demi en prison, sur une peine de 80 ans, pour viol et vol qualifié. La victime échoua à identifier Larry au cours de deux séances d'identification puis le fit formellement, plusieurs jours après, à partir d'une série de photos.
Larry Youngblood a passé 8 ans en prison, sur une peine de 10 ans et demi. Il a été condamné pour l'enlèvement et le viol répété d'un garçon de 10 ans, dans une fête foraine. Je l'ai pris en photo sur le lieu de son alibi.
Ron Williamson a été condamné pour le viol et le meurtre d'une serveuse de boîte de nuit. Il a été condamné à mort et a passé 11 ans en prison. J'ai photographié Ron sur un terrain de baseball parce que juste avant sa condamnation, il avait été accepté dans l'équipe des Oakland Athletics comme joueur professionnel de baseball. Le témoin clé au procès de Ron était, en fait, le vrai coupable.
Ronald Jones a été condamné à mort et a passé 8 ans en prison pour le viol et le meurtre d'une femme de 28 ans. Je l'ai photographié sur le lieu de son arrestation, à Chicago.
William Gregory a été condamné pour viol et cambriolage. Il a purgé 7 ans sur une peine de 70 ans dans une prison du Kentucky.
Timothy Durham, que j'ai pris en photo sur le lieu de son alibi, où 11 témoins l'avaient identifié au moment du crime. Il a passé 3 ans et demi en prison, sur une peine de 3220 ans pour plusieurs accusation de viol et de vol qualifié. La victime, âgée de 11 ans, l'avait identifié par erreur.
Troy Webb est ici sur le lieu du crime, en Virginie. Il a été condamné pour viol, rapt et vol qualifié et a passé 7 ans en prison, sur une peine totale de 47 ans. La photo de Troy était incluse dans une série. La victime a hésité à l'identifier, elle disait qu'il avait l'air trop vieux. La police est allée chercher une photo de Troy Webb qui datait de 4 ans plus tôt. Ils l'ont incluse dans une série quelques jours plus tard et Troy a été formellement identifié.
Pour terminer, voici un autoportrait. Il nous redit que la distorsion est une constante, que nos yeux sont facilement trompés. C'est tout. Merci. (Applaudissements)
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Taryn Simon expose son étonnante démarche photographique : révéler des mondes et des gens que nous ne pourrions pas voir autrement. Elle nous présente deux projets : le premier montre des lieux hors-limites, tenus secrets du grand public, le deuxième des portraits obsédants d'hommes condamnés pour des crimes qu'ils n'ont pas commis.
With a large-format camera and a knack for talking her way into forbidden zones, Taryn Simon photographs portions of the American infrastructure inaccessible to its inhabitants. Full bio »
Translated into French by Camille Barbasetti
Reviewed by Nicolas BABOT
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04:37 Posted: Oct 2008
Views 243,046 | Comments 33
21:56 Posted: Apr 2007
Views 375,643 | Comments 90
14:53 Posted: Aug 2008
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