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J'ai passé la majeure part de la décennie à étudier les réponses étasuniennes face aux génocides et aux atrocités de masse. Je voudrais commencer en partageant avec vous un instant qui, pour moi, résume tout ce qu'il faut savoir quant à ces réponses démocratiques face aux atrocités de masse.
Il s'agit du 21 avril 1994. Il y a 14 ans, environ, en plein milieu du génocide rwandais, pendant lequel 800000 personnes ont été méthodiquement exterminées par le gouvernement rwandais et des milices extrémistes. Le 21 avril, le journal, le New York Times, a rapporté qu'entre 200 et 300000 personnes avaient déjà été tuées dans ce génocide. C'était dans le journal -- pas à la une. Cela ressemblait beaucoup aux reportages sur l'Holocauste, mais c'était enfoui à l'intérieur du journal. Le Rwanda n'était pas vu comme digne de figurer en une, et étonnamment, le génocide lui-même non plus.
Mais le 21 avril, un moment incroyablement honnête a eu lieu. Une élue américaine du Congrès, Patricia Schroeder du Colorado, a rencontré un groupe de journalistes. L'un des journalistes lui a demandé : Quoi de neuf? Que se passe-t-il dans le gouvernement américain? 2 à 300000 personnes venaient juste d'être exterminées en quinze jours au Rwanda. Le génocide n'avait que deux semaines à ce moment-là, mais bien sûr, à ce moment-là, on ne savait pas combien de temps il durerait. Le journaliste a demandé : Pourquoi y a-t-il si peu d'action de la part de Washington? Pourquoi n'y avait-il pas d'auditions, de dénonciations, de personnes arrêtées devant l'ambassade du Rwanda ou devant la Maison Blanche? Que se passait-il? Elle a répondu -- elle était si honnête -- "C'est une bonne question. Tout ce que je peux vous dire est que mon bureau au Colorado et mon bureau à Washington, reçoivent des centaines d'appels à propos de la mise en danger des singes et des gorilles au Rwanda, mais personne ne se préoccupe des gens. Les coups de téléphone ne sont pas pour les gens."
Je vous raconte cet épisode, parce qu'il possède une vérité profonde. Cette vérité est, ou était, qu'au 20e siècle, au moment où nous commencions à développer la protection des espèces menacées, il n'existait pas de mouvement pour la protection des peuples. Il y avait des cours sur l'Holocauste à l'école. La plupart d'entre nous étions familiers non seulement des images d'une catastrophe nucléaire, mais aussi d'images et de faits sur l'Holocauste. Il y a un musée, bien sûr, sur le Mall à Washington, juste à côté de Lincoln et Jefferson. Le slogan "Plus jamais ça" est culturellement en nous, de manière appropriée et intéressante. Et pourtant, sa politisation, sa transposition opérationnelle, ne s'est jamais produite au 20e siècle.
Cet instant à Patricia Schroeder montre, à mes yeux, que, si nous voulons mettre un terme aux pires atrocités dans ce monde, nous devons le faire en tant que tel. Il doit exister un rôle -- on doit créer une agitation politique et des coûts politiques en réponse aux crimes contre l'humanité et consorts. C'était donc le 20e siècle.
Maintenant -- cela sera un soulagement à ce moment de l'après-midi -- il y a de bonnes nouvelles, des nouvelles extraordinaires, au 21e siècle, en l'occurrence, sorti de nulle part, il a été créé un mouvement anti-génocide, une circonscription anti-génocide, et qui semble, qui plus est, destinée à durer. Cela s'est construit en réaction aux atrocités au Darfour. Elle est composée d'étudiants. Il y en a environ 300 représentations sur des campus d'universités aux États-Unis. C'est plus que le mouvement anti-apartheid. Il y a environ 500 groupes dans des écoles secondaires qui se consacrent à arrêter le génocide au Darfour. Des chrétiens évangéliques les ont rejoints, des Juifs aussi. Des spectateurs d'Hôtel Rwanda aussi. C'est un mouvement cacophonique.
L'appeler "mouvement", comme pour tous les mouvements, peut-être, prête à confusion. C'est hétérogène. Il a plusieurs approches. Il connaît les hauts et les bas de tout mouvement. Mais il a eu un succès incroyable sur un point, puisqu'il est devenu, puisqu'il s'est transformé en ce mouvement pour les peuples en danger qui manquait au 20e siècle. Il se voit lui-même, tel qu'il est, comme quelque chose qui créera le sentiment qu'il y aura un coût politique, qu'il y aura un prix politique à payer, pour avoir permis un génocide, pour ne pas avoir une imagination héroïque, pour ne pas s'être élevé et pour avoir été, en réalité, un spectateur.
Comme il est mené par des étudiants, le mouvement a fait des choses incroyables. Ils ont lancé un programme de vente d'actions qui a rallié, je crois, 55 universités dans 22 états pour qu'elles vendent leurs actions dans des sociétés qui font des affaires avec le Soudan. Ils ont lancé le numéro vert 1-800-GENOCIDE -- cela va sembler très kitsch, mais pour ceux d'entre vous qui seraient apolitiques, tout en étant intéressés pour agir contre les génocides, vous appelez le 1-800-GENOCIDE, entrez votre code postal, vous n'avez même pas besoin de connaître votre représentant au Congrès. Cela vous renverra directement vers lui, ou votre sénateur, ou votre gouverneur si la loi est en cours de discussion. Ils ont diminué le coût nécessaire pour arrêter un génocide. Je pense que l'idée la plus innovante qu'ils ont récemment lancée est la note en génocide. Cela incite les étudiants à donner des notes en génocide. Quand une session a lieu au Congrès, ses membres appellent des jeunes de 19 ou 24 ans, et leur disent : "On m'a dit que j'ai un D en génocide; comment faire pour avoir un C? Je veux avoir un C. Aidez-moi." Les étudiants et les non-étudiants qui font partie de cette base hautement mobilisée sont là pour y répondre; il y a toujours quelque chose à faire.
Ce mouvement a même arraché à l'administration Bush, aux États-Unis, à une époque de réductions massives des budgets -- militaire, financier, diplomatique -- toute une série d'engagements sur le Darfour qu'aucun autre pays dans le monde n'a pris. Par exemple, le renvoi des crimes du Darfour devant la Cour Internationale de Justice, que l'administration Bush n'aime pas. La dépense de 3 milliards de dollars dans des camps de réfugiés pour garder, littéralement, les gens qui ont été déplacés de leurs maisons par le gouvernement soudanais, par les Janjaouïdes, la milice, pour garder en vie ces personnes jusqu'à ce que quelque chose de plus durable soit accompli. Récemment, ou pas si récemment que cela, il y a six mois, l'autorisation d'envoyer une force de maintien de la paix de 26000 soldats.
Tout cela sous la direction de l'administration Bush, en raison de cette pression venue de la base et des coups de téléphones sans arrêt depuis le début de cette crise. La mauvaise nouvelle, toutefois, dans cette lutte du bien et du mal, est que le mal continue. Les gens dans ces camps sont encerclés de tous côtés par les Janjaouïdes, ces hommes à cheval avec des lances et des Kalashnikovs. Les femmes qui vont chercher du bois pour cuire la nourriture livrée par les humanitaires, pour nourrir leur famille -- l'aide humanitaire... son secret honteux est qu'elle doit être cuite, vraiment, pour être comestible -- risquent d'être violées, le viol étant un outil de génocide souvent utilisé. Les forces de maintien de la paix dont j'ai parlé ont le droit d'utiliser la force, mais presqu'aucun pays sur Terre ne s'est proposé depuis l'autorisation d'envoyer des troupes ou des policiers, et de les mettre en danger.
Nous avons vraiment beaucoup fait comparé au 20e siècle, et cependant trop peu en comparaison de la gravité des crimes qui se passent en ce moment-même. Pourquoi ces limites à cette action? Pourquoi est-ce que ce qui a été fait, ou ce que le mouvement a fait, était nécessaire mais pas suffisant? Je pense qu'il y a deux raisons, il y en beaucoup plus, mais je vais m'intéresser à deux.
La première est que le mouvement, tel qu'il est, se cantonne aux États-Unis. Il n'est pas mondial. Il y a peu de compatriotes vivant à l'étranger qui demandent au gouvernement local de faire plus pour arrêter le génocide. La culture de l'Holocauste qui existe dans notre pays rend les Américains susceptibles de vouloir que "Plus jamais ça" soit une réalité. La culpabilité que l'administration Clinton a exprimée, que Bill Clinton a exprimée quant au Rwanda, a créé un consensus dans notre société quant à l'atrocité de ce qui se passait au Rwanda, nous souhaiterions avoir fait plus, et c'est quelque chose que le mouvement a repris à son avantage. Les gouvernements européens, pour la plupart, n'ont pas reconnu leur responsabilité, il n'y a donc rien, en quelque sorte, sur quoi s'appuyer.
Ce mouvement, s'il doit être durable et mondial, devra passer les frontières, et vous verrez d'autres citoyens dans d'autres démocraties ne pas se contenter de croire que leur gouvernement fera quelque chose contre le génocide, et agir eux-mêmes. Les gouvernements ne s'approcheront jamais de crimes de cette magnitude de manière naturelle ou volontaire. Comme nous l'avons vu, ils n'ont même pas essayé des protéger nos ports ou de rechercher les matières nucléaires perdues. Pourquoi devrions-nous attendre de bureaucrates qu'ils aillent d'eux-mêmes vers des souffrances arrivant loin d'eux? La première raison était donc que le mouvement n'est pas mondial.
La seconde est, bien sûr, qu'à ce moment précis de l'histoire américaine, nous avons un problème de crédibilité, de légitimité de la part des institutions internationales. Structurellement, il est vraiment très difficile de faire ce que l'administration Bush fait très bien: dénoncer un génocide le lundi, puis décrire la torture le mardi comme allant de soi, puis revenir le mercredi et vouloir l'engagement d'autres armées. Certes, certains pays ont leurs propres raisons pour ne pas vouloir s'engager. Je m'explique. Ils utilisent l'administration Bush comme alibi. Mais il est essentiel pour nous d'être leaders dans ce domaine, bien sûr pour restaurer notre position et notre domination dans le monde. Cette restauration prendra du temps.
Nous devons nous demander : et maintenant? Que faisons-nous pour avancer en tant que nation, en tant que citoyens, sur ces sujets : les pires endroits, les pires souffrances, les pires tueurs, et ceux qui pourraient émerger un jour ou l'autre dans le monde. La personne vers qui je me suis tournée pour avoir ces réponses est un homme dont beaucoup n'ont jamais entendu parler, un Brésilien nommé Sergio Vieira de Mello qui, comme Chris l'a dit, est mort dans une explosion en Irak en 2003. Il fut la victime du premier attentat-suicide en Irak. On a du mal à s'en souvenir, mais il fut un temps, pendant l'été 2003, après l'invasion étasunienne, où, mis à part les pillages, les civils étaient relativement en sécurité en Irak.
Mais qui était Sergio? Son nom était Sergio Vieira de Mello. En plus d'être Brésilien, on me l'avait décrit, avant que je le rencontre en 1994, comme un mélange de James Bond d'une part, et de Bobby Kennedy d'autre part. Aux Nations-Unies, il n'y a pas beaucoup de gens qui arrivent à réunir ces qualités. Son côté James Bond était son ingéniosité. Il était attiré par le feu, il le poursuivait, comme un papillon de nuit. Une sorte d'accro à l'adrénaline. Il avait du succès auprès des femmes. Son côté Bobby Kennedy était que personne n'a jamais su si c'est un réaliste déguisé en idéaliste, ou une idéaliste déguisé en réaliste, de la même façon que l'on s'est posé la question pour Bobby et John Kennedy.
C'était un décathlète de la construction de pays, de la résolution de problèmes, dans les endroits les pires de la planète, dans les endroits les plus mal en point de la planète. Dans les pays défaillants, génocidaires, sous-gouvernés, précisément les endroits qui menacent l'existence de notre pays à moyen terme, et précisément les endroits où se concentre la plupart de la souffrance du monde. Ces endroits l'attiraient. Il suivait les gros titres. Il travaillait pour l'ONU depuis 34 ans. Depuis ses 21 ans. Il a commencé dans les années 70 quand les causes des guerres étaient l'indépendance et la décolonisation. Il était au Bangladesh à s'occuper du flot de millions de réfugiés -- le plus important dans l'Histoire jusqu'alors. Il était au Soudan quand la guerre civile y a éclaté. Il était à Chypre juste après son invasion par la Turquie. Il était au Mozambique lors de la guerre d'indépendance. Il était au Liban. Étonnamment, il était au Liban -- la base de l'ONU servait -- les Palestiniens lançaient leurs attaques de derrière la base de l'ONU. Israël a alors attaqué et envahi la base de l'ONU.
Sergio était à Beyrouth quand l'ambassade américaine a connu le premier attentat-suicide contre les États-Unis. Les gens pensent que le début de cette époque est le 11 septembre, mais 1983, avec les attaques contre l'ambassade américaine et les baraquements des Marines, auxquelles Sergio a assisté, était, d'une certaine manière, le début de l'ère dans laquelle nous vivons aujourd'hui. Du Liban, il est parti en Bosnie dans les années 90. Le problème était, bien sûr, la violence ethnique. Il fut le premier à négocier avec les Khmers Rouges. On parlait du mal tout à l'heure, il était dans la même pièce que la personnification du mal au Cambodge. Il a négocié avec les Serbes. Il est allé tellement loin dans son dialogue avec le mal, qu'en tentant de convaincre le mal qu'il ne devait pas prévaloir, il a gagné le surnom de "Serbio" au lieu de Sergio quand il vivait dans les Balkans et conduisait ces négociations.
Il est ensuite allé au Rwanda et au Congo, à la suite du génocide, et il fut celui qui dut décider -- heu, OK, le génocide est fini, 800000 personnes ont été tuées, les responsables fuient vers les pays voisins -- le Congo, la Tanzanie. Je m'appelle Sergio, je suis un humanitaire, et je veux donner à manger à ceux -- eh bien, je ne veux pas nourrir les tueurs mais je veux nourrir les 2 millions de personnes qui sont avec, donc on y va, on va construire des camps, et on va fournir une aide humanitaire. Mais, ah, les tueurs sont entrés dans les camps. Eh bien, je veux séparer les loups des moutons. Laissez-moi faire du porte-à-porte auprès de la communauté internationale et voir si quelqu'un veut bien me donner des policiers ou des soldats pour faire le tri. La réponse ne fut pas, bien sûr, que "nous voulons arrêter le génocide et mettre nos troupes au milieu pour cela," ni "nous voulons intervenir et récupérer les génocidaires dans les camps."
Il faut donc alors prendre une décision. Est-ce que l'on arrête le robinet de l'aide internationale et risque ainsi la vie de deux millions de civils? Ou bien est-ce qu'on continue à nourrir les civils, tout en sachant que les génocidaires sont là, en train de littéralement aiguiser leurs couteaux pour la prochaine bataille? Que faire? Il faut choisir le moindre mal dans ces endroits brisés.
Fin des années 90: la construction des nations est la cause du moment. C'est lui qui est en charge. Il est le Paul Bremer ou le Jerry Bremer du premier Kosovo puis de l'Est-Timor. Il gouverne ces régions. Il est le vice-roi. Il doit décider du régime des impôts, de la monnaie, du contrôle des frontières, de la police. Il doit trancher tous ces problèmes. Il est un Brésilien dans ces régions. Il parle sept langues. A ce moment-là, il a été dans 14 zones de guerre, il est donc apte à rendre de meilleurs avis, peut-être, que des gens qui n'ont jamais exercé ce métier. Mais néanmoins, il est l'avant-garde de l'expérimentation consistant à faire le bien avec très peu de ressources venant de l'extérieur, je le répète, des pires endroits de la planète.
Juste après le Timor, le 11 septembre s'était passé, il est nommé commissaire de l'ONU aux Droits de l'Homme, il doit équilibrer entre la liberté et la sécurité et déterminer quoi faire quand le pays le plus puissant de l'ONU veut renier la convention de Genève, renier une loi internationale? Devez-vous le dénoncer? Eh bien, si vous le faites, il est probable qu'on ne vous acceptera plus à la table des négociations. Vous n'osez pas faire ça. Vous essayez plutôt de charmer le président Bush -- et c'est ce qu'il a fait. Et ainsi, il a obtenu lui-même, malheureusement, sa dernière et tragique mission -- en Irak -- celle qui devait lui être fatale.
Un mot sur sa mort, qui est si effroyable, bien que la guerre ait été déclarée à cause d'un lien entre Saddam Hussein et les terroristes du 11 septembre, incroyable ou non, ni l'administration Bush ni les envahisseurs n'avaient rien organisé avant la guerre, pour répondre au terrorisme. Et donc Sergio -- qui avait accumulé toute cette connaissance sur la manière de traiter le mal et les situations détériorées, est resté sous les décombres pendant trois heures et demi sans assistance. Apatride. La personne qui a essayé d'aider les apatrides pendant toute sa carrière. Comme un réfugié. Parce qu'il représentait l'ONU.
Quand on représente tout le monde, on ne représente personne. Vous n'appartenez à aucun pays. Et les Américains -- la puissance militaire la plus imposante de l'histoire de l'Humanité ont été capables de rassembler pour le sauver, incroyable ou non, littéralement deux soldats héroïques qui sont allés au charbon. Le bâtiment tremblait. L'un d'eux était présent le 11 septembre et y avait perdu ses copains, néanmoins il y est allé et a risqué sa vie pour sauver Sergio. Mais tout ce qu'ils avaient était un sac à main de femme -- exactement un des ces gros sacs à main -- ils l'ont attaché à une corde à rideau d'un des bureaux de l'ONU, et ont fabriqué un système de poulie dans la cage d'ascenseur de ce bâtiment branlant dans le seul but de sauver cette personne, vers qui nous devons nous tourner aujourd'hui, ce berger, à une époque où nombre d'entre nous se sentent désorientés.
Un petit système de poulie. Voilà ce que nous avons été capables de rassembler pour Sergio. La bonne nouvelle, pour ce qu'elle vaut, est qu'après la mort de Sergio et de 21 autres personnes dans cette attaque, l'armée a créé une unité de sauveteurs avec un équipement de pointe, des étais, des grues, tout ce qui leur était nécessaire pour aller les sauver. Mais c'était trop tard pour Sergio.
Je voudrais conclure, mais je veux terminer avec ce que j'estime être les 4 leçons tirées de la vie de Sergio sur la manière de lutter contre le mal, ce qui est la question centrale ici. Voici quelqu'un qui a 34 ans d'avance sur les questions avec lesquelles nous sommes aux prises, en tant que pays, aujourd'hui en tant que citoyens. Que pouvons-nous en apprendre?
D'abord, je pense, nous pouvons apprendre de sa relation avec le mal. Lui, pendant la durée de sa carrière, a changé beaucoup. Il avait beaucoup de défauts, mais il savait s'adapter. Je pense que c'était sa plus grande qualité. Quand il a débuté, il était quelqu'un qui dénonçait les coupables, qui poursuivait en justice ceux qui violaient les lois internationales, et qui disait : "Vous ne respectez pas la charte de l'ONU. Ne voyez-vous pas que ce que vous faites est inacceptable?" Il se moquèrent de lui parce qu'il n'avait pas la puissance d'un état, la puissance de l'armée ou de la police. Il avait juste les lois, les normes et il essayait de s'en servir. Au Liban, au Sud-Liban en 1982, il se dit à lui-même, et il le dit à tout le monde, "Je n'utiliserai plus le mot 'inacceptable'. Plus jamais. J'essaierai malgré tout, mais je ne l'utiliserai plus." Il bascula dans la direction opposée. Il commença, comme je l'ai dit, à rencontrer le mal, à ne pas le dénoncer, il devint presque obséquieux par exemple, au moment où il gagna le surnom de Serbio, et même quand il négocia avec les Khmers Rouges, cela oblitéra ce que s'était passé avant d'entrer dans la salle.
Mais à la fin de sa vie, je pense qu'il avait trouvé un juste milieu dont notre pays peut tirer des enseignements. Être présent, ne pas avoir peur de parler à ses adversaires, mais ne pas passer sous silence ce qui s'est passé avant la négociation. Ne pas oublier l'histoire. Ne pas laisser ses principes à la porte. Je pense qu'il est important que nous soyons à la table des négociations, que ce soit Nixon en Chine, ou Kroutchev et Kennedy, ou Reagan et Gorbachev. Tous les progrès accomplis par notre pays avec ses adversaires ont été accomplis en allant négocier. Ce n'est pas nécessairement une preuve de faiblesse. On peut en fait accomplir beaucoup plus que la construction d'une coalition internationale en allant négocier et montrer au reste du monde que cette personne, ce régime, est la source du problème, et que les États-Unis ne le sont pas.
Rapidement, un second enseignement de la vie de Sergio. Ce que je retiens, et d'une certaine manière c'est le plus important, il a embrassé et démontré un respect pour la dignité qui a été très très inhabituel. Au niveau micro, les individus qui l'entouraient étaient visibles. Il les voyait. Au niveau macro, il pensait -- on parle de la défense de la démocratie, mais d'une manière qui quelquefois est un affront à la dignité des personnes. On apporte une aide humanitaire aux gens et on s'en vante car on a dépensé trois milliards. C'est extrêmement important, car ces gens ne seraient plus en vie sans les États-Unis, par exemple, n'avaient pas dépensé tout cet argent au Darfour, mais ce n'est pas une manière de vivre. Pensons à notre dignité en tant que citoyen en tant qu'individu en relation avec ceux qui nous entourent, en tant que pays, si nous pouvions ajouter une préoccupation pour la dignité dans nos relations avec d'autres pays, cela serait vraiment une révolution.
3e point, très rapidement. Il a beaucoup parlé d'être libéré de la peur. Je reconnais qu'il y a tellement de choses effrayantes. Il y a tant de menaces réelles dans le monde. Mais ce dont Sergio parlait, c'était d'évaluer finement notre relation à la menace. Ne l'exagérons pas, regardons la lucidement. Nous avons raison d'avoir peur de la fonte des banquises. Nous avons raison d'avoir peur des substances atomiques dans la nature dans l'ancienne Union Soviétique. Concentrons-nous sur les défis et les menaces réels, mais ne sautons pas aux conclusions par panique, par peur. Dans des moments effrayants, par exemple, Sergio avait l'habitude de dire que la peur est mauvaise conseillère. On va vers les extrêmes quand nous ne réfléchissons pas et n'essayons pas d'évaluer notre relation au monde qui nous entoure.
4e et dernier point: d'une certaine manière, puisqu'il travaillait dans les pires endroits de la planète, il avait une certaine humilité, bien sûr, et une prescience de la complexité du monde autour de lui. Une prescience aiguë de la difficulté. Cette mission de soigner, aussi sisyphéenne soit-elle, bien qu'il fût conscient de sa complexité, empli d'humilité par elle, elle ne le paralysait pas. En tant que citoyen, au moment où nous vivons cette expérience de crise de confiance, crise de compétence, crise de légitimité, je pense qu'il existe une tentation de se mettre en retrait et de dire "Katrina, l'Irak, nous ne savons ce que nous y faisons." Nous ne pouvons pas nous permettre de nous couper du monde. La question est de savoir comment y être.
Et je crois que la leçon du mouvement anti-génocide dont j'ai parlé, c'est un succès partial, mais, il n'a pas atteint, loin de là, ce qu'il voulait atteindre -- il faudra des décennies, sans doute, avant que cela n'arrive -- mais si nous voulons voir un changement, nous devons devenir ce changement. Nous ne pouvons pas compter sur nos institutions pour accomplir le nécessaire travail de discussion avec nos adversaires sans que nous ne créions les conditions pour que cela arrive, pour qu'existe un respect de la dignité, pour qu'existe ce mélange d'humilité et de sens hardi de la responsabilité dans nos affaires avec le reste de l'humanité. Est-ce que le mal gagnera? Est-ce la question? Je pense que non, à moins que nous laissions faire.
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Samantha Power raconte l'histoire d'un héros compliqué, Sergio Vieira de Mello. Ce diplomate des Nations Unies a suivi une ligne de conduite très étroite, en négociant avec les pires dictateurs afin d'aider leurs peuples à survivre aux crises. C'est une histoire fascinante racontée avec passion.
Samantha Power studies US foreign policy, especially as it relates to war and human rights. Her books take on the world's worst problems: genocide, civil war and brutal dictatorships. Full bio »
Translated into French by eric vautier
Reviewed by Els De Keyser
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If you represent everyone, in some ways you represent no one. You’re un-owned.” (Samantha Power)
23:16 Posted: Sep 2008
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18:18 Posted: Jul 2008
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18:00 Posted: Jan 2008
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