Une chose dont le monde a besoin, une chose dont ce pays a vraiment besoin, c'est une meilleure façon de mener nos débats politiques. On doit retrouver l'art perdu du débat démocratique. (Applaudissements) Voyez les débats que nous avons. La plupart du temps, il s'agit d'invectives à la télévision, de barouf idéologique au Congrès. J'ai une proposition. Regardez tous ces débats que nous avons actuellement sur le système de santé, sur les bonus et les renflouages à Wall Street, sur le fossé entre les riches et les pauvres, sur la discrimination positive et les mariages homosexuels. Juste sous la surface de ces débats, avec de la passion de part et d'autre, il y a des grandes questions de philosophie morale, de justice. Ce n'est que trop rarement que l'on formule, défend et débat sur ces grandes questions morales dans notre politique.
Aujourd'hui, je voudrais donc avoir un genre de discussion. D'abord, laissez-moi évoquer un célèbre philosophe qui a écrit sur ces sujets de justice et de morale pour vous parler brièvement d'Aristote - de la Grèce Antique - de sa théorie de la justice. Nous aurons ensuite une discussion pour voir si les idées d'Aristote nous apprennent des choses sur la façon dont on pense et argumente sur ces questions aujourd'hui. Vous êtes prêts pour cette petite conférence ? Selon Aristote, la justice, c'est donner aux gens ce qu'ils méritent. Voilà, c'était la conférence !
Vous pourriez dire que c'était assez évident. La vraie question, c'est quand on commence à débattre de qui mérite quoi et pourquoi. Prenez l'exemple des flûtes. Supposons que l'on distribue des flûtes. Qui devrait avoir les meilleures ? Alors. Qu'en dites-vous ? Qui doit avoir la meilleure flûte ? Vous pouvez juste me le dire.
Michael Sandel : Au hasard, vous en feriez une loterie. Ou à la première personne se précipitant pour en avoir une. Qui d'autre ?
Public : Les meilleurs joueurs de flûte.
MS : Les meilleurs joueurs de flûte. Public : Les pires joueurs de flûte.
MS : Les pires joueurs de flûte. Combien disent les meilleurs ? Pourquoi ? En fait, c'est aussi ce qu'a dit Aristote.
Voici une question plus dure. Pourquoi pensez-vous, vous qui avez voté comme ça, que les meilleures flûtes doivent aller aux meilleurs flûtistes ?
Peter : Le meilleur profit de tous.
MS : Le meilleur profit de tous. On entend de la meilleure musique si les meilleures flûtes vont aux meilleurs flûtistes. C'est Peter ? Public : Peter.
MS : D'accord. C'est une bonne raison. On se portera tous mieux avec de la bonne musique plutôt qu'avec de la mauvaise. Seulement, Peter, Aristote n'est pas d'accord avec toi que c'est la bonne raison. Ça va. Aristote a une raison différente pour dire que que les meilleures flûtes doivent aller aux meilleurs flûtistes. Il dit que les flûtes sont faites pour être bien jouées. Il dit que raisonner sur la distribution de quelque chose revient à raisonner et parfois à débattre sur l'usage de cette chose ou son rôle social, dans ce cas : l'interprétation musicale. La nature essentielle d'une interprétation musicale est de produire une excellente musique. Ce serait un dérivé heureux dont nous bénéficierions tous. Quand on pense à la justice, Aristote dit qu'on doit vraiment penser à la nature fondamentale de l'activité en question et aux qualités qui méritent qu'on les honore, admire et reconnaisse. L'une des raisons pour lesquelles les meilleurs flûtistes devraient avoir les meilleures flûtes, c'est que l'interprétation musicale ne fait pas que nous rendre tous heureux mais qu'elle honore et reconnaît l'excellence des meilleurs musiciens.
La distribution de flûtes peut sembler un exemple futile. Prenons un exemple contemporain de controverse sur la justice. Ça concernait le golf. Il y a quelques années : Casey Martin. Quelqu'un en a-t-il entendu parler ? C'était un très bon golfeur mais il avait une infirmité. Il avait un problème circulatoire dans une jambe, ce qui rendait très douloureux pour lui le parcours. En fait, il risquait de se blesser. Il a demandé à la PGA, l'association des golfeurs professionnels, le droit d'utiliser une voiturette dans les tournois PGA. Ils ont dit : "Non, ça vous donnerait un avantage injuste." Il a attaqué. Ce procès s'est poursuivi jusqu'à la cour suprême. Croyez-le ou pas : le procès de la voiturette de golf. En effet, la loi dit qu'un handicap doit être compensé dans la mesure où la compensation ne change pas la nature fondamentale de l'activité. Il dit : "Je suis un grand golfeur. Je veux faire de la compétition mais j'ai besoin d'une voiturette pour aller d'un trou au suivant."
Admettons que vous soyez à la cour suprême. Admettons que vous deviez rendre la justice dans ce procès. Combien ici diraient que Casey Martin aurait le droit d'utiliser une voiturette ? Combien diraient non ? Votons, levez les mains. Combien votent pour Casey Martin ? Combien votent contre ? Bien. Nous avons des avis bien partagés. Quelqu'un qui n'accorderait pas à Casey Martin le droit à une voiturette pourrait-il dire pourquoi ? Levez la main pour qu'on vous apporte un micro. Quelle serait votre raison ?
Public : Ce serait un avantage injuste.
MS : Ce serait un avantage injuste s'il pouvait utiliser une voiturette. La plupart d'entre vous, j'imagine, qui ne lui auraient pas accordé la voiturette s'inquiètent d'un avantage injuste. Qu'en est-il de ceux qui disent qu'on devrait lui en donner une ? Que répondriez-vous à l'objection ? Oui, d'accord.
Public : La voiturette ne fait pas partie du jeu.
MS : Quel est votre nom ? Public : Charlie.
MS : Charlie dit que... Donnons à Charlie un micro au cas où quelqu'un veuille répondre. Dites-nous, Charlie, pourquoi vous dites qu'il devrait pouvoir utiliser une voiturette ?
Charlie : La voiturette ne fait pas partie du jeu.
MS : Quid de la marche d'un trou à l'autre ?
Charlie : Ça ne compte pas, ça ne fait pas partie du jeu.
MS : Marcher sur le parcours ne fait pas partie du jeu de golf ?
MS : D'accord. Ne bougez pas, Charlie.
Qui veut répondre à Charlie ? Qui a une réponse pour Charlie ? Que diriez-vous ?
Public : L'endurance est une part très importante du jeu. Le fait de marcher le long de tous ces trous.
MS : Marcher le long des trous ? Ça fait partie du jeu de golf ? Public : Absolument.
MS : Quel est votre nom ? Public : Warren.
MS : Warren. Charlie, qu'est-ce que vous dites à Warren ?
Charlie : Je m'en tiens à ma thèse de départ.
MS : Warren, vous jouez au golf ?
Warren : Je ne suis pas golfeur.
Charlie : Moi si : MS : D'accord. (Rires)
Vous savez, c'est intéressant. Au procès, dans la chambre basse, ils ont fait venir des grands du golf pour témoigner sur cette question. Est-ce que la marche est indispensable au jeu ? Ils ont convoqué Jack Nicklaus et Arnold Palmer. Que pensez-vous qu'ils ont dit ? Oui. Ils ont été d'accord avec Warren. Ils ont dit que marcher sur le parcours, c'est un exercice physique ardu. Le facteur fatigue est une part importante du golf. Ça changerait la nature fondamentale du jeu si on lui donnait une voiturette. Remarquez quelque chose d'intéressant... mais je vais vous parler de la cour suprême d'abord.
La cour suprême a décidé... Que croyez-vous qu'elle a décidé ? Ils ont dit oui. Casey Martin devait avoir une voiturette. Ils ont voté par 7 voix contre 2. Ce qu'il y a d'intéressant à propos de leur décision et de la discussion qu'on vient d'avoir, c'est que la discussion sur le droit, la justice, de l'affaire dépendait de la compréhension de la nature fondamentale du golf. Les juges de la Cour suprême se sont confrontés à cette question. Le juge Stevens, reflétant la majorité, écrit avoir tout lu sur l'histoire du golf et que le point fondamental du jeu consiste à mettre une toute petite balle d'un endroit dans un trou en aussi peu de coups que possible. Marcher n'était pas fondamental mais secondaire.
Il y avait 2 insoumis dont le juge Scalia. Il n'aurait pas accordé de voiturette. Sa dissidence était très intéressante. Elle est intéressante parce que elle réfute la prémisse aristotélicienne derrière l'opinion de la majorité. Il dit qu'il n'est pas possible de déterminer la nature fondamentale d'un jeu comme le golf. Voilà comment il le formule. "Affirmer qu'une chose est fondamentale signifie généralement qu'elle est nécessaire à la réalisation d'un certain objectif. Dès lors que la vraie nature d'un jeu n'est d'avoir d'autre objectif que l'amusement, (Rires) c'est ce qui distingue les jeux de l'activité productive, (Rires) il est presque impossible d'affirmer qu'une quelconque des règles arbitraires d'un jeu est fondamentale."
Il y a donc le juge Scalia qui s'en prend à la prémisse aristotélicienne de l'opinion majoritaire. L'avis du juge Scalia est discutable pour 2 raisons. D'abord, aucun fan de sports ne le prendrait comme ça. (Rires) Si nous pensions que les règles des sports qui nous intéressent sont simplement arbitraires et non pas faites pour évoquer les vertus et l'excellence dignes de notre admiration, nous ne nous intéresserions pas aux résultats du jeu. C'est aussi désobligeant pour une seconde raison. Superficiellement, ce débat sur la voiturette de golf semble être un débat sur l'équité, sur la nature d'un avantage injuste. Si l'équité était la seule chose en jeu, il y aurait eu une solution simple et évidente. Laquelle ? Public : Que tout le monde ait une voiturette. Laissez chacun utiliser une voiturette s'il le veut. L'objection d'équité disparaît
mais, si on laissait tout un chacun avoir une voiturette, il y aurait, je pense, plus d'anathème de la part des grands du golf et de la PGA. Plus qu'en faisant une exception pour Casey Martin. Pourquoi ? Ce qu'il y avait en jeu dans la controverse de la voiturette ce n'était pas la nature fondamentale du golf mais la question des talents qui valent honneur et reconnaissance en tant que talents athlétiques. Je vais formuler ce point aussi délicatement que possible : les golfeurs sont un peu sensibles quant à la nature athlétique de leur jeu. (Rires) Après tout, il n'y a ni course, ni saut et la balle est immobile. (Rires) Donc, si le golf est le genre de jeu que l'on peut pratiquer au volant d'une voiturette, c'est difficile d'accorder aux grands du golf le statut que l'on confère, l'honneur et la reconnaissance qui vont aux vrais grands athlètes. Ça illustre que, avec le golf, comme avec les flûtes, il est ardu de trancher la question de ce que la justice réclame sans se confronter à la question : "Quelle est la nature fondamentale de l'activité en question, quelles qualités, quelle excellence en lien avec cette activité valent d'être honorées et reconnues ?"
Prenons un dernier exemple qui est saillant dans le débat politique contemporain : le mariage homosexuel. Il y a ceux qui sont pour une reconnaissance par l'Etat du seul mariage traditionnel entre un homme et une femme. Il y a ceux qui sont pour une reconnaissance par l'Etat du mariage homosexuel. Combien d'entre vous sont pour la première politique : l'Etat ne devrait reconnaître que le mariage traditionnel ? Combien sont pour la seconde : mariage homosexuel ? Prenons-le comme ça maintenant : quels modes de pensée sur la justice et la morale sont à la base de la querelle que nous avons sur le mariage ? Les opposants au mariage homosexuel disent que le rôle du mariage, fondamentalement, c'est la procréation. C'est ça qu'il faut honorer, reconnaître et encourager. Les défenseurs du mariage homosexuel disent non, la procréation n'est pas la seule fonction du mariage. Quid d'un engagement mutuel de toute une vie dans l'amour ? C'est ça le mariage. Ainsi, avec des flûtes, des voiturettes de golf et même une question extrêmement controversée comme le mariage homosexuel, Aristote a raison. Très difficile de parler de justice sans parler d'abord des buts des institutions sociales et des qualités qui méritent honneur et reconnaissance.
Prenons du recul sur ces affaires et voyons comment elles nous éclairent sur la façon d'améliorer, d'élever les termes du discours politique aux Etats-Unis et, sur cette question, dans le monde. Il y a une tendance à penser que si on s'engage trop directement vers les questions de morale en politique, c'est une recette pour le désaccord et, en la matière, une recette pour l'intolérance et la contrainte. Mieux vaut répugner à, ignorer les certitudes morales et religieuses que les gens amènent dans la vie civique. Il me semble que notre discussion reflète le contraire. Une meilleure voie vers le respect mutuel consiste à embrayer directement avec les convictions morales que les citoyens amènent à la vie publique plutôt que d'exiger que les gens laissent leurs plus profondes convictions morales en-dehors de la politique avant d'y entrer. Ça, me semble-t-il, est une façon pour commencer à restaurer l'art du débat démocratique.
Merci beaucoup. Merci. Chris. Merci Chris.
Chris Anderson : Des flûtes aux parcours de golf aux mariages homosexuels. C'était une transition géniale. Vous êtes un pionnier des Ressources Éducatives Libres. Votre série de conférences était l'une des premières à voir ça en grand. Quelle est votre vision sur la prochaine étape ?
MS : Je crois que c'est possible. En classe, nous avons des débats sur certaines des plus farouches convictions morales que les étudiants ont sur les grands sujets publics. Je crois qu'on peut faire ça dans la vie publique de façon plus générale. Mon vrai rêve serait de diffuser les émissions de télé que nous avons faites à partir de ces cours - elles sont disponibles en ligne - gratuitement et partout dans le monde. On verrait si on peut faire des partenariats avec des institutions, dans des universités en Chine, en Inde, en Afrique, autour du monde, pour essayer de promouvoir l'éducation civique et aussi une sorte de débat démocratique plus riche.
CA : Vous décrivez en quelque sorte qu'en direct, en temps réel, vous pourriez avoir ce genre de conversations avec des gens vous rejoignant de Chine et d'Inde.
MS : Exactement. On a eu un aperçu ici avec 1 500 personnes à Long Beach. On le fait en cours à Harvard avec environ 1 000 étudiants. Ne serait-il pas intéressant de prendre cette façon de penser et de débattre, d'affronter sérieusement des grandes questions de morale en explorant les différences culturelles et de se connecter par un pont vidéo à des étudiants de Pékin, Mumbaï, Cambridge dans le Massachusetts pour créer une salle de classe mondiale. C'est ce que j'aimerais faire.
CA : J'imagine que de nombreuses personnes aimeraient vous rejoindre dans cette tentative. Michael Sandel. Merci beaucoup.
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La démocratie se nourrit du débat civique, affirme Michael Sandel malgré notre honteux manque de pratique. Il conduit une session de recyclage ludique avec des participants qui rejouent une affaire récente de la cour suprême (PGA Tour vs. Martin) dont le résultat révèle un élément crucial de la justice.
Michael Sandel teaches political philosophy at Harvard, exploring some of the most hotly contested moral and political issues of our time. Full bio »
Translated into French by Jerome Faul
Reviewed by Els De Keyser
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18:21 Posted: Feb 2010
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