Toute ma vie je me suis demandé ce que « stupéfiant » voulait dire. Après deux jours passés ici, je me déclare stupéfait, et très impressionné, et je sens que vous êtes parmi les grands espoirs -- non seulement du succès américain en science et technologie, mais du monde entier. Je suis venu en qualité de représentant de ma circonscription, qui compte un million de trillions d'insectes et autres petites créatures, pour faire un plaidoyer en leur faveur. Si nous éliminions uniquement le groupe des insectes de cette planète -- ce que nous nous acharnons à faire -- la vie en entier disparaîtrait de la planète, et l'humanité avec elle, en quelques mois. Comment en suis-je venu à cette position?
Petit garçon, et durant mon adolescence, j'ai développé une fascination pour la diversité de la vie. J'ai eu une époque papillon, une époque serpent, oiseau, poisson ; une époque caverne et enfin, définitivement, une époque fourmi. Au collège, j'étais un mirmécologue dévoué, un spécialiste de la biologie des fourmis. Mais j'étais toujours captivé par la grande variété de la vie sur Terre en général. Ce que cela signifie pour nous en tant qu'espèce, combien peu on le comprend et combien pressant est le danger que nos activités ont crées pour la vie.
De cette étude plus étendue a émergé une préoccupation et une ambition cristallisée dans le souhait que je suis sur le point de vous transmettre. Mon choix est le point culminant de l'engagement d'une vie qui a commencé en grandissant sur la Côte du Golfe en Alabama, sur la péninsule de la Floride. Aussi loin que je me souvienne, j'étais enchanté par la beauté naturelle de cette région et l'exubérance quasi tropicale des plantes et des animaux qui y vivent. Un jour, je n'avais que sept ans, en pêchant, j'ai sorti un pinfish, comme on l'appelle, avec des épines dorsales acérées -- en tirant trop fort. Et je me suis crevé un oeil. J'ai découvert plus tard que j'avais de la difficulté à entendre, peut-être de façon congénitale, dans le registre aigu. Donc, en prévoyant être un naturaliste professionnel -- je n'ai jamais rien considéré d'autre de ma vie -- j'ai découvert que j'étais nul dans l'observation des oiseaux et ne pouvais non plus comprendre le chant des grenouilles. Je me suis donc tourné vers les petites créatures grégaires qui peuvent être tenues entre le pouce et l'index: les petites créatures qui sont le fondement de nos écosystèmes. Les petites créatures, comme j'aime dire, qui mènent le monde. Ainsi, j'ai atteint une frontière de la biologie si étrange, si riche qu'elle semble exister sur une autre planète. En fait, nous vivons sur une planète largement inexplorée. La grande majorité des organismes sur Terre demeurent inconnus de la science.
Dans les 30 dernières années, grâce aux explorations dans les parties éloignées du monde et des avancées technologiques, les biologistes ont augmenté le nombre de grenouilles et d'autres amphibiens d'un tiers portant ainsi le total à 5400. Et d'autres s'ajoutent constamment. Deux nouvelles espèces de baleines ont été découvertes, de même que deux nouvelles antilopes, des douzaines d'espèces de singe et un nouvel éléphant. Et même un genre distinct de gorille! À l'extrême opposé de l'échelle de la taille, la classe des bactéries marines, le Prochlorococci -- ça sera à l'examen final -- bien qu'elle n'ait été découverte qu'en 1988, est maintenant reconnue comme étant la plus abondante sur Terre. Elle est de plus responsable d'une grande part de la photosynthèse effectuée dans l'océan. Ces bactéries n'ont pas été découvertes plus tôt car elles font également partie des organismes les plus petits de la Terre -- si infimes qu'ils ne peuvent être vus au moyen d'un microscope optique conventionnel. Pourtant, la vie dans la mer pourrait dépendre de ces petites créatures.
Ces exemples ne sont qu'un aperçu de notre ignorance de la vie sur cette planète. Considérez les fongi -- en incluant les champignons, la rouille, la moisissure et d'autres organismes pathogènes. 60 000 espèces sont connues de la science. mais on estime qu'il en existe 1,5 million. Considérez le nématode, l'animal le plus abondant. Quatre cinquième des animaux sur Terre sont des nématodes -- si tous les matériaux solides étaient éliminés, à l'exception des nématodes, vous pourriez encore en percevoir l'empreinte fantomatique dans les nématodes. Environ 16 000 espèces de nématodes ont été découvertes et diagnostiquées par les scientifiques; il pourrait y en avoir des centaines de milliers, voire des millions, encore inconnues. Ce vaste domaine de la biodiversité invisible est encore augmenté par la matière noire du monde biologique des bactéries, qui depuis quelques dernières années à peine n'étaient connues que par quelques 6000 espèces dans le monde. Mais le nombre d'espèces de bactéries pouvant être trouvées dans un gramme de terre est de l'ordre des 10 millions de bactéries. Il a été estimé qu'un seul gramme de terre fertile contient environ quatre million d'espèces de bactéries, toutes inconnues.
La question est donc : que font-elles? Et le fait est que nous ne le savons pas. Nous vivons sur une planète dont une grande part de nos activités, en lien avec notre environnement, sont accomplies sur la base de la croyance et de la supposition seules. Nos vies dépendent de ces créatures. Prenons un exemple près de nous: plus de 500 espèces de bactéries connues -- vivant en symbiose dans notre bouche et notre gorge, nécessaires au contrôle des bactéries pathogènes.
Et ici nous allons présenter un petit film impressionniste qui a été fait spécialement pour cette occasion. Et j'aimerais vous le montrer. Accompagné par Billie Holiday. (Projection)
Et ça ne pourrait être que le commencement! Ces virus, ces quasi-organismes parmi lesquels on trouve les prophases -- les tisseurs de gènes qui promeuvent l'évolution continuelle dans la vie des bactéries -- constituent une frontière relativement inconnue de la biologie moderne, un monde en elles-mêmes. Ce qui constitue une espèce virale demeure inconnu bien qu'ils soient évidemment d'une importance énorme pour nous. Mais nous pouvons dire ceci: la variété des gènes sur la planètes dans les virus dépasse vraisemblablement celle du reste de la vie combiné. De nos jours, en se penchant sur la biodiversité microbienne les scientifiques sont comme des explorateurs dans un canot lancé sur l'Océan Pacifique.
Mais cela change rapidement, grâce aux nouvelles technologies génomiques. Il est déjà possible de séquencer en entier le code génétique d'une bactérie en moins de quatre heures. Bientôt, nous pourrons nous rendre sur le terrain avec des séquenceurs sur le dos -- pour chasser des bactéries dans les interstices de la surface des habitats comme vous pouvez aller observer les oiseaux avec vos jumelles. Qu'allons nous trouver en cartographiant le monde vivant, alors que, finalement, nous nous y mettons au sérieux ? Alors que nous allons du passé avec les mammifères gigantesques, les oiseaux, les grenouilles et les plantes vers les insectes et autres petits invertébrés plus insaisissables, et maintenant au-delà -- vers le nombre incalculable d'organismes du monde vivant invisible qui enveloppe et vit avec l'humanité. Déjà, ce que nous pensions être des bactéries depuis des générations se sont révélées composer en fait deux grands groupes de micoorganismes : les eubactéries et des organismes unicellulaires, les archaebactéries, qui sont plus proches des eucaryotes, le groupe auquel nous appartenons, que les autres bactéries.
Certains biologistes sérieux, et je me compte parmi eux, ont commencé à se demander si parmi la diversité énorme et inconnue de micro-organismes on pourrait peut être -- juste peut être -- trouver des aliens parmi eux. De vrais aliens, des souches qui arriveraient de l'espace. Ils auraient eu des milliards d'années pour le faire, mais surtout durant la plus récente période d'évolution biologique sur cette planète. Nous savons que certaines espèces de bactéries possédant des origines Terriennes peuvent supporter des températures extrêmes presque inimaginables et d'autres changements sévères de leur environnement. Par exemple de fortes radiations, assez fortes et longues pour fissurer la vaisselle en Pyrex autour de la colonie de bactérie en croissance. Il pourrait être tentant de traiter la biosphère de manière holistique et les espèces qui la composent comme un grand flux d'entités difficilement distinguables les unes des autres. Mais chacune de ces espèces, y compris la minuscule Prochlorococci, sont des pièces maitresses de l'évolution. Chacune a persisté durant des milliers voir des millions d'années. Chacune est magnifiquement adaptée à l'environnement dans lequel elle vit, intimement liée aux autres espèces pour former les écosystèmes dont dépendent nos propres vies d'une manière telle que nous n'avons pas encore commencé à l'imaginer. Nous allons détruire ces écosystèmes et les espèces qui les composent au péril de notre propre existence -- et malheureusement nous les détruisons avec une ingénuité et une énergie sans failles.
Ma propre épiphanie en tant que conservateur est arrivée en 1953, alors que j'étais doctorant de Harvard et je cherchais des fourmis rares endémiques des forêts montagneuses de Cuba. Des fourmis qui brillent à la lumière du soleil -- d'un vert ou un d'un bleu métallique, et une espèce que j'ai découverte, dorées. J'ai trouvé mes fourmis magiques, mais seulement après une dure montée à travers les montagnes, là où les dernières forêts indigènes Cubaines résistaient, et là où à ce moment -- et toujours aujourd'hui -- elles diminuaient. J'ai alors réalisé que ces espèces et une grande partie des autres uniques, merveilleux animaux et plantes sur cette île -- et cela est vrai pratiquement partout dans le monde -- qui ont mis des millions d'années à évoluer, sont en train de disparaître pour toujours. Et cela est vrai partout où l'on regarde.
Le poids-lourd Humain est en permanence en train d'éroder l'ancienne biosphère terrestre par une combinaison de forces que l'on peut résumer par l'acronyme "HIPPO", comme l'animal. H pour destruction d'Habitat, comprenant le changement climatique dû aux gaz à effet de serre. I pour espèces Invasives, comme la fourmi de feu rouge, la moule zébrée, la broom grasse et les bactéries et virus pathogènes qui inondent tous les pays à des taux exponentiels. Ca c'est le I. Le P, le premier de "HIPPO", est pour Pollution. Le second P est pour Population, l'expansion de la population humaine. Et la dernière lettre, le O, est pour sur-exploitation [Over-harvesting] -- entrainant des espèces à l'extinction à cause de chasses et de pêches excessives. Le poids-lourd HIPPO que nous avons créé, si nous ne l'abattons pas, est destiné -- selon les meilleures estimations actuelles des chercheurs en biodiversité -- à réduire de moitié les espèces animales et végétales survivant toujours sur Terre les menant à l'extinction ou à un seuil critique de danger pour la fin de ce siècle. Rien que le changement climatique créé par l'Homme -- encore une fois si nous ne le stoppons pas -- pourrait éliminer un quart des espèces survivantes durant les 5 prochaines décennies. Qu'allons nous, et les générations futures, perdre si la plupart de l'environnement vivant est ainsi dégradé ? Un grand potentiel d'information scientifique doit encore être collecté, la plus grande part de notre stabilité environnementale et de nouvelles sortes de drogues et de nouveaux produits d'une force et d'une valeur inimaginables -- tout ça, gâché.
Cette perte va infliger un prix très fort à la richesse, la sécurité, et oui, à la spiritualité pour les temps à venir. Les précédents cataclysmes de ce type -- le dernier en date aboutissant à la disparition des dinosaures -- prennent, ou prenaient, normalement cinq à 10 millions d'années à se réparer. Malheureusement, notre connaissance de la biodiversité est tellement incomplète que nous risquons de perdre une grande partie de celle-ci avant même qu'on la découvre. Par exemple, même aux États-Unis, les 200.000 espèces connues actuellement ne sont en fait connues qu'en partie ; elles nous sont pour la plupart inconnues en ce qui concerne leur biologie basique. seulement 15% environ des espèces connues ont été suffisamment étudiées pour évaluer leur statut. Des 15% étudiées, 20% sont classifiées "en péril". C'est à dire en danger d'extinction. Cela uniquement aux Etats Unis. Pour faire court, nous sommes en train de voler en aveugle dans notre futur environnemental. Et nous avons urgemment besoin de changer ça. Nous devons explorer proprement la biosphère de telle manière que nous puissions la comprendre et la gérer de manière compétente. Nous devons nous calmer avant de détruire la planète. Et nous avons besoin de cette connaissance.
Cela doit être un gros projet scientifique, l'équivalent du "Human Genome Project". Cela doit être pensé comme un tir vers la Lune, avec un compte à rebours. Donc cela m'amène à mes voeux pour les TEDeurs, et pour n'importe qui à travers le monde qui entendra cette présentation. Je souhaite que nous puissions travailler ensemble pour aider à créer les outils clés dont nous avons besoin pour inspirer la préservation de la biodiversité de notre Terre. Appelons ça "l'Encyclopédie de la Vie" Qu'est ce que l'Encyclopédie de la Vie -- un concept qui s'est déjà implanté et qui commence à se répandre et à être regardé sérieusement? C'est une encyclopédie qui vit sur internet et à laquelle contribuent des centaines de scientifiques autour du monde. Les amateurs peuvent le faire également. Elle possède une page expansible pour chaque espèce.
Elle rend l'information sur la vie sur Terre accessible à tous, à la demande, partout dans le Monde. J'ai déjà écrit à propos de cette idée auparavant, et je sais qu'il y a des personnes ici présentes qui ont contribué avec un effort significatif dans le passé. Mais ce qui m'excite est que depuis que j'ai mis en forme cette idée particulière, la science a avancé. La technologie a avancé. Aujourd'hui, le problème pratique pour créer une telle encyclopédie, quelle que soit la quantité d'information à mettre dedans, est résolu. En effet, ces dernières années un groupe d'institutions scientifiques influentes a commencé à se mobiliser pour réaliser ce rêve. J'espère que vous les aiderez. En travaillant ensemble, nous pouvons rendre cela réel.
L'encyclopédie va rapidement rendre des comptes avec des applications pratiques. Elle va s'adresser aux qualités transcendantes de la conscience de l'humain, et au sens de l'Humanité. Elle va transformer la science de la biologie de telle manière que ça ne peut qu'être bénéfique pour l'Humanité. Et surtout, elle pourra inspirer une nouvelle génération de biologistes qui continuera la quête que j'ai commencée personnellement il y a 60 ans : rechercher la vie, la comprendre, et finalement -- au dessus de tout -- la préserver. Tel est mon voeux. Merci.
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Tandis qu'il accepte son prix TED 2007, Wilson fait un plaidoyer au nom de toutes les créatures pour que nous apprenions davantage sur notre biosphère - et que nous construisions une encyclopédie connectée de toutes les connaissances du monde sur la vie.
Biologist E.O. Wilson explores the world of ants and other tiny creatures, and writes movingly about the way all creatures great and small are interdependent. Full bio »
Translated into French by Sylvain Prigent
Reviewed by Els De Keyser
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23:46 Posted: Sep 2008
Views 261,781 | Comments 49
16:17 Posted: Apr 2007
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18:18 Posted: Jul 2008
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