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Translated by Serge Pizot

0:11 La crise économique globale a ravivé l'intérêt public pour une des questions les plus anciennes en économie datant au moins d'avant Adam Smith. À savoir, pourquoi des pays avec des économies et institutions qui semblent similaires peuvent-ils observer des comportements d'épargne si radicalement différents ?

0:30 De nombreux économistes brillants ont passé leur vie entière à travailler sur cette question, et on a fait d'immenses progrès et accumulé une connaissance approfondie sur le sujet. Et je suis ici aujourd'hui pour vous parler d'une nouvelle hypothèse intrigante et de découvertes d'une puissance surprenante sur lesquelles j'ai travaillé à propos de la relation entre la structure de la langue qu'on parle et notre propension à épargner. Laissez-moi vous en dire un peu sur les taux d'épargne, sur les langues, puis je ferai le lien.

1:03 Commençons par penser aux pays membres de l'OCDE, l'Organisation de Coopération et de Développement Économiques Vous devriez considérer les pays de l'OCDE, et de loin, comme les pays les plus riches et les plus industrialisés du monde. Et en joignant l'OCDE, ils ont affirmé un engagement commun pour la démocratie, l'ouverture des marchés et le libre-échange. Malgré toutes ces similarités, on observe d'énormes différences dans les comportements d'épargne.

1:29 Sur toute la partie gauche de ce graphique, vous voyez que de nombreux pays de l'OCDE épargnent plus d'un quart de leur PIB chaque année, et certains pays de l'OCDE épargnent plus d'un tiers de leur PIB chaque année. À l'autre extrémité de l'OCDE, de l'autre côté, on trouve la Grèce. Et vous pouvez voir qu'au cours des 25 dernières années, la Grèce a eu le plus grand mal à épargner plus de 10% de son PIB. On doit remarquer, bien sûr, que les États-Unis et le Royaume-Uni viennent juste après.

2:00 Maintenant que nous avons constaté ces grandes différences de taux d'épargne, comment est-il possible que la langue puisse expliquer ces différences ? Laissez-moi vous expliquer en quoi les langues sont fondamentalement différentes. Les linguistes et cognitivistes ont examiné cette question depuis de nombreuses années maintenant. Puis, je ferai le lien entre ces deux comportements.

2:20 La plupart d'entre vous a probablement remarqué que je suis chinois. J'ai grandi dans le Midwest, aux États-Unis. Et j'ai réalisé assez rapidement que la langue chinoise m'obligeait à parler de -- et en fait, de manière plus fondamentale -- m'obligeait à penser à ma famille de différentes façons.

2:38 Mais alors, comment ça ? Laissez-moi vous donner un exemple. Supposons que je parle avec vous et que je vous présente mon oncle. Vous avez compris précisément ce que je viens de dire en anglais. En revanche, si nous communiquions en Mandarin, je n'aurais pas ce luxe. Je n'aurais pas été en mesure de faire passer si peu d'information. Ce que ma langue m'aurait forcé à faire, au lieu de vous dire simplement « Voici mon oncle », est de vous donner une quantité incroyable d'informations complémentaires. Ma langue m'obligerait à vous dire si cet oncle est du côté de ma mère ou de mon père, si cet oncle est un oncle par alliance ou par le sang, et si cet homme est le frère de mon père, s'il est plus âgé ou plus jeune que mon père. Toutes ces informations sont obligatoires. Le Chinois ne me permet pas de les omettre. Et en fait, si je veux parler correctement, le chinois me force constamment à penser à tout ça.

3:26 Ça m'a fasciné sans relâche quand j'étais enfant mais ce qui me fascine encore davantage aujourd'hui en tant qu'économiste c'est que certaines de ces différences expliquent comment les langues considèrent le temps. Par exemple, quand je parle anglais, je dois utiliser une forme grammaticale différente si je parle de la pluie au passé, « Hier, il a plu », au présent, « Il pleut maintenant. » ou au futur, « Il pleuvra demain. » Remarquez que l'anglais exige beaucoup plus d'informations sur la temporalité des évènements. Pourquoi ? Parce-que je dois prendre en compte et je dois modifier ce que je dis pour dire, « Il pleuvra », ou « Il va pleuvoir ». Ça n'est tout simplement pas permis en anglais de dire « Il pleuvoir demain ».

4:06 En comparaison, c'est presque exactement ce que vous diriez en chinois. En gros, quelqu'un qui parle chinois peut dire quelque chose qui sonne très étrange aux oreilles d'un anglophone. On peut dire, « Hier, il pleuvoir », « Maintenant, il pleuvoir », « Demain il pleuvoir ». Si on généralise, le chinois ne divise pas l'espace-temps de la manière dont l'anglais nous y oblige constamment pour parler correctement.

4:30 Est-ce que cette différence entre les langues existe uniquement entre des langues dont le lien est très distant comme l'anglais et le chinois ? En fait, non. Beaucoup d'entre vous, dans cette pièce, savent que l'anglais est une langue germanique. Vous n'avez peut-être pas réalisé que l'anglais est en fait une exception. C'est la seule langue germanique qui exige cette distinction. Par exemple, la plupart des autres langues germaniques sont tout à fait à l'aise pour parler de la pluie de demain en disant, « Morgen regnet es », ce qui est littéralement pour l'oreille d'un anglais, « Il pleuvoir demain ».

4:59 Ça m'a amené, en ma qualité d'économiste comportemental, à une hypothèse intrigante. Est-ce que la façon dont on parle du temps, dont notre langage nous oblige à penser au temps, affecte notre propension à nous comporter dans le temps ? On parle anglais, un langage qui utilise le futur. Ce qui signifie que chaque fois qu'on parle du futur ou de quelque évènement du futur, grammaticalement, on est obligé de l'extraire du présent et de le traiter comme si c'était quelque chose de viscéralement différent. Maintenant, supposons que cette différence viscérale nous amène subtilement à dissocier le futur du présent chaque fois qu'on parle. Si c'est vrai et que ça fait apparaître le futur comme quelque chose de plus distant et de plus différent que le présent, alors ça va rendre le fait d'épargner plus difficile. Si, en revanche, on parle un langage sans futur, on parle du présent et du futur de manière identique. Si ça pousse subtilement à les ressentir de manière identique, alors ça va rendre le fait d'épargner plus facile.

5:51 Bon, c'est une théorie sophistiquée. Je suis professeur, je suis payé pour avoir des théories sophistiquées. Mais en pratique, comment tester une telle théorie ? Alors voilà, j'ai consulté la littérature de la linguistique. Et c'est assez intéressant de constater qu'il y a des poches de langues sans futur dans le monde entier. Voici une poche de langues sans futur en Europe du Nord. Et c'est assez intéressant de constater que lorsqu'on traite les données, ces poches de langues sans futur tout autour du monde s'avèrent être, et de loin, certaines des zones avec les meilleurs épargnants du monde.

6:25 Juste pour vous donner une idée, retournons au graphique de l'OCDE dont nous discutions plus tôt. On peut voir que ces barres sont systématiquement plus grandes et systématiquement situées à gauche comparées à ces barres qui représentent les membres de l'OCDE où on parle des langues qui utilisent le futur. Quelle-est l'écart moyen ? Cinq points de pourcentage de PIB épargné annuellement. Sur une période de 25 ans, l'impact à long-terme est considérable sur la richesse d'une nation.

6:49 Bien entendu, alors que ces découvertes sont suggestives, les pays peuvent être différents en tant d'autres points que c'est parfois très, très difficile de prendre en compte toutes les différences possibles. Cependant, ce que je vais vous montrer est quelque chose sur lequel j'ai travaillé pendant un an, et qui essaie de rassembler toutes les bases de données les plus vastes auxquelles les économistes ont accès, et je vais essayer d'isoler toutes les différences possibles, en espérant arriver à briser cette relation. Et en résumé, peu importe à quel point je m'obstine, je n'arrive pas à la briser. Laissez-moi vous montrer jusqu'où on peut aller.

7:20 Un moyen d'imaginer ça est de rassembler toutes les bases de données du monde entier. Donc par exemple, il y a l'Étude sur la Santé, [le Vieillissement] et la Retraite en Europe. À partir de ces données, on apprend que les familles européennes de retraités sont très patientes avec ceux qui mènent des études. (Rires) Alors, imaginez que vous êtes un foyer de retraités en Belgique et quelqu'un vient à votre porte. « Excusez-moi, pourrais-je consulter en détail votre portefeuille d'actions ? Savez-vous quelle est la valeur de votre maison ? Est-ce que ça vous embête de me la divulguer ? Auriez-vous par hasard un hall d’entrée de plus de 10 mètres de long ? Si oui, est-ce que je pourrais minuter le temps qu'il vous faut pour parcourir ce hall ? Pourriez-vous serrer aussi fort que possible, dans votre main dominante, cet appareil pour que je mesure la force de votre poigne ? Et que dîtes-vous de souffler dans ce tube pour mesurer votre capacité pulmonaire ? » L'étude prend plus d'une journée. (Rires) Combinez ça avec une Étude Démographique et sur la Santé menée par USAID dans les pays en voie de développement en Afrique, par exemple, qui va jusqu´à détecter directement le statut VIH des familles vivant, par exemple, au Nigéria rural. Combinez ça avec une étude de valeur mondiale, qui mesure les opinions politiques et, heureusement pour moi, les comportements d'épargne de millions de familles dans des centaines de pays du monde entier.

8:39 Prenez toutes ces données, combinez-les, et vous obtenez cette cartographie. On observe neuf pays dans le monde avec une population significative de natifs d'origine et qui parlent des langues avec et sans futur. Et je vais former des pairs statistiquement similaires entre des familles qui sont presque identiques sur toutes les dimensions que je mesure, et je vais alors examiner si le lien entre les langues et l'épargne subsiste même après avoir éliminé l'effet de ces autres dimensions.

9:07 Quelles-sont les caractéristiques que nous pouvons contrôler ? Eh bien, je vais rassembler les familles par pays de naissance et de résidence, par données démographiques similaires -- genre, âge -- par niveau de revenu dans leur propre pays, par niveau d'études, et beaucoup en fonction de la structure familiale. Il s'avère qu'il y a six différentes manières de se marier en Europe. Puis j'ai effectué une segmentation, je les ai distingués par religion sachant qu'il y a 72 catégories de religion dans le monde -- donc un niveau extrême de segmentation. Il y a 1,4 milliard de façons différentes d'être une famille.

9:37 À partir de maintenant, tout ce dont je vais vous parler, c'est de la comparaison de ces familles quasi identiques. Ça consiste à se rapprocher autant que possible de l'expérience qui consiste à trouver deux familles vivant à Bruxelles, identiques en tous points, sauf que l'une parle flamand et l'autre parle français ; ou deux familles qui vivent dans une région rurale du Nigéria, l'une parlant hausa et l'autre parlant igbo.

10:02 À ce stade, après autant de segmentation, les personnes qui parlent une langue sans futur épargnent-elles davantage ? Oui, les personnes qui parlent une langue sans futur, même après ce niveau de segmentation, ont une probabilité 30% supérieure de déclarer avoir épargné durant quelque année que ce soit. Cet effet est-il cumulatif ? Oui, à leur départ en retraite, les personnes à la langue sans futur et qui ont un revenu stable, auront 25% d'épargne supplémentaire.

10:26 Peut-on obtenir davantage de ces données ? Oui, parce que comme je disais, en fait nous économistes, on collecte énormément de données sur la santé. Maintenant, comment considérer les comportements de santé quand on parle d'épargne ? Eh bien, considérons le fait de fumer, par exemple. Fumer constitue en quelque sorte une épargne négative. Si épargner est un effort dans l'immédiat en échange d'un plaisir futur, fumer est exactement le contraire. C'est un plaisir immédiat en échange d'un désagrément futur. On devrait donc s'attendre à un effet opposé. Et c'est précisément ce qu'on observe. Les personnes qui parlent une langue sans futur ont 20% à 24% moins de chance de fumer à n'importe quel moment de leur vie comparées à des familles identiques, et elles ont 13% à 17% moins de chance d'être obèses au moment de leur retraite, et elles vont vous dire qu'il y a 21% plus de chance qu'elles aient utilisé un préservatif au cours de leur dernière relation sexuelle. Je pourrais continuer pendant longtemps à énumérer les différences qu'on observe. C'est quasiment impossible de ne pas trouver un comportement d'épargne pour lequel on n'observe pas d'effets.

11:23 Mes collègues de linguistique et d'économie de Yale et moi-même commençons à peine ce travail qui consiste à examiner et comprendre comment ces subtiles petites pressions nous obligent à penser plus ou moins au futur chaque fois qu'on parle. Au bout du compte, l'objectif, une fois compris comment ces effets subtils peuvent affecter notre processus décisionnel, nous voulons être en mesure de mettre des outils à disposition des gens pour qu'ils puissent consciemment améliorer leur comportement d'épargne et devenir des investisseurs avertis dans leur propre futur.

11:54 Merci beaucoup.

11:56 (Applaudissements)