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Translated by Véronique AGLAT
Reviewed by Caroline Gagné

0:18 Chaque matin vous vous levez, vous vous habillez, enfilez vos souliers, vous sortez dans le monde. Vous avez l'intention de revenir, de vous déshabiller, de vous mettre au lit, de vous réveiller et de recommencer; et cette anticipation, ce rythme, nous aide à structurer notre vie et son organisation, et lui confère une certaine prévisibilité. Vivre dans la ville de New York, comme moi, c'est un peu comme si, avec tant de gens qui font tant de choses au même moment dans si peu d'espace, c'est un peu comme si le croupier de la vie vous donne des cartes de plus. Vous n'êtes jamais... Certaines juxtapositions impossibles le deviennent, et vous ne pensez pas qu'elles arriveront. Et jamais vous ne pensez que vous allez être le gars qui marche dans la rue et, parce que vous choisissez ce bord-ci ou ce bord-là, le reste de votre vie va changer pour toujours.

1:25 Un soir, je suis dans le métro qui va vers les quartiers chics. Je monte. J'ai tendance à être plutôt vigilant quand je prends le métro. Je ne suis pas de ceux qui se perdent dans leur musique ou dans un livre. Alors je monte dans un wagon, je regarde et je remarque un couple, on dirait des étudiants en âge d'aller au cégep, un gars et une fille; ils sont assis l'un à côté de l'autre, et la fille a déposé sa jambe sur les genoux du gars, et ils font, ils tiennent un drôle de truc, et ils font des noeuds, avec une main, avec la main gauche et la main droite, très rapidement, et elle lui passe le machin et il en fait aussi. Je n'avais jamais vu ça. C'est comme s'ils s'exerçaient à des tours de magie.

2:12 À l'arrêt suivant, un homme monte dans le wagon et il a l'air d'un professeur invité. Il a un gros sac de cuir trop plein et un porte-documents et un sac pour son ordinateur portable et le veston en tweed avec les pièces en cuir, et ‒ (Rires) ‒ il les regarde et en un clin d’œil, il s’agenouille devant eux et il leur dit : « Regardez comment ça se fait. Regardez, si vous faites ceci... », il leur prend les lacets des mains et instantanément, il se met à faire des nœuds, encore mieux qu'eux, de façon remarquable. Et il s’avère que ce sont des étudiants en médecine en route pour un cours sur les dernières techniques de suture, et c’est lui qui donne le cours. (Rires)

3:01 Alors, il se met à leur expliquer : « Non, ceci est très important. Vous savez, quand vous aurez besoin de faire ces nœuds, il va y avoir un chaos fou, tout va arriver en même temps, vous allez recevoir une foule d'informations, des organes gêneront vos mouvements, ça va être glissant, et il est très important que faire ces nœuds devienne un automatisme, chaque main, main gauche, main droite, vous devez être en mesure de les faire sans voir vos doigts. » Et quand j'ai entendu cela, je me suis senti catapulté hors du wagon, dans la nuit où j'ai fait un tour d’ambulance du trottoir, où j'avais été poignardé, à la salle de traumatologie de l’hôpital St. Vincent's, à Manhattan, et ce soir-là, j'avais croisé le chemin d'une gang venue de Brooklyn. Dans le cadre de l'initiation de trois de ses membres, ces derniers devaient tuer quelqu'un, et par hasard, c'était moi qui marchait sur la rue Bleecker ce soir-là. Et ils m'ont sauté dessus sans dire un mot. Par chance, quand j'allais à Notre-Dame, je faisais partie de l'équipe de boxe, et j'ai levé les mains aussitôt, d'instinct. Le gars à ma droite tenait un couteau dont la lame faisait 10 pouces, et il m’a poignardé sous le coude, et le couteau a remonté et a tranché ma veine cave inférieure. Si vous connaissez un peu l'anatomie, vous savez que ce n'est pas une bonne chose à se faire taillader, et aussi, bien entendu, tout ce qui se trouvait sur son parcours, et ensuite, j'avais encore ma garde montée, il a sorti le couteau pour viser mon cou et l'a enfoncé jusqu'au manche, et là j'ai réussi à lancer une droite et j'ai assommé celui du milieu. L'autre qui me poignardait encore, a causé un second collapsus pulmonaire et j'ai réussi, en le frappant, à avoir une minute. J'ai couru dans la rue et je me suis effondré, les ambulanciers mon intubé sur le trottoir et ils ont averti la salle de traumatologie qu'un nouveau patient s'en venait.

5:11 L'un des effets secondaires d'une perte de sang aussi massive est la vision tubulaire. Je me souviens d’avoir été sur la civière et d’avoir eu une vision tel un cône de la taille d'un cinq sous, je bougeais la tête et nous sommes arrivés à St. Vincent's, et là, c'est la course dans le corridor, et je vois les lumières passer et c'est un des effets étranges, de tels souvenirs. Ils ne vont pas au même endroit que les souvenirs normaux. Il sont dans un voûte bien à eux où ils sont stockés en haute résolution et George Lucas a fait tous les effets sonores. (Rires) Et parfois, quand je me souviens, c'est comme... ce n'est pas comme les autres types de souvenirs.

6:01 J'arrive donc à la salle de traumatologie, ils m'attendent, et il y a les lumières, et je respire un peu mieux, car le sang qui emplissait mes poumons est parti, j'avais beaucoup de difficulté à respirer avant, mais le sang est resté sur la civière. et j'ai dit : « Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous aider ? » et ‒ (Rires) ‒ l'infirmière poussa un rire hystérique, tandis que je tourne la tête pour essayer de voir tout le monde, et puis j'ai ce souvenir bizarre de mes années au collège... Je recueillais des dons pour les victimes d’inondations au Bangladesh, et je me tourne vers l'anesthésiologiste qui me place un masque sur la figure, et je me dis, « Il a l'air Bangladais », (Rires) et à partir de ces deux seuls faits, je me suis dit : « Peut-être que ça peut marcher. » (Rires)

6:56 Et puis je m'endors, et ils travaillent sur mon cas le reste de la nuit, il a fallu près de 40 unités de sang pour me garder vivant pendant qu'ils travaillaient, et le chirurgien a retiré environ le tiers de mes intestins, mon cæcum, des organes que je ne savais même pas que j'avais, et plus tard, il m'a dit que l'une des dernières choses qu'il a faite pendant qu'il y était, a été de m'ôter l'appendice, ce qui m'a semblé sympa, un dernier petit détail soigné à la fin. (Rires) Et le lendemain matin, je me suis réveillé. Il avait averti les autres qu'une fois l'effet de l'anesthésie disparu, il voulait être là; il avait évalué mes chances de survie à environ 2 %.

7:39 Alors il était là quand je me suis réveillé, et me réveiller était comme passer au travers de la glace et m'enfoncer dans un lac de douleur glacé. C'était aussi enveloppant que cela, et il y avait seulement un endroit où la douleur n'était pas pire que toute douleur que je n'avais jamais ressentie, c'était la plante de mon pied, et il tenait l'arc de mon pied en massait la plante de mon pied avec son pouce.

8:06 Je l'ai regardé et il m'a dit : « Content de vous voir. » J'essayais de me rappeler ce qui s'était passé et de comprendre, mais la douleur était atroce, et il m'a dit : « Vous savez, on n'a pas coupé vos cheveux. Je pensais que vous aviez peut-être trouvé de la force dans vos cheveux, comme Samson et vous aurez besoin de toutes vos forces. » À cette époque, je portais les cheveux longs, jusqu'à la taille, j'avais une moto, je n'étais pas marié, j'étais propriétaire d'un bar, donc, c'était une époque bien différente. (Rires)

8:42 Mais bon... J'ai passé trois jours branché à un respirateur et tout le monde s'attendait, étant donné le nombre incroyable d'interventions qu'ils avaient dû pratiquer, à ce que j'y passe. Trois jours à attendre que je meure ou que je fasse caca et – (Rires) – quand j'ai finalement fait caca – d'un point de vue chirurgical, cela équivaut à franchir une espèce d'étape positive – et, euh – (Rires) – ce jour-là, le chirurgien est arrivé et a brusquement retiré le drap qui me recouvrait. Trois ou quatre de ses amis l'accompagnaient et tous ont braqué leurs yeux sur moi et il n'y avait pas d'infection. Ils s'approchent, ils touchent et ils tâtent et ils parlent : « Il n'y a pas d'hématomes, bla bla bla, regarde la couleur », ils parlent entre eux et me voilà, telle une voiture restaurée alors que lui, il dit : « Ouais, c'est moi qui ai fait ça. » (Rires) C'était juste, c'était étonnant, parce qu'ils lui tapaient dans la main pour le féliciter du bon état dans lequel j'étais. (Rires) Et c'est ma fermeture éclair, je porte encore les agrafes et tout le reste.

9:51 Et plus tard, quand je suis sorti et que les « flashbacks » et les cauchemars me troublaient, je suis retourné le voir pour essayer de lui demander « qu'est-ce que je vais faire maintenant? ». Et sa réponse de chirurgien a été : « Mon gars, je t'ai sauvé la vie. Et maintenant, tu peux faire ce que tu veux, il faut que tu acceptes ça. C'est comme si je t'avais donné une nouvelle auto et toi, tu te plains parce que tu ne trouves pas de stationnement. Sors, et, tu sais, fais de ton mieux. Mais tu es vivant, c'est ça qui compte. »

10:37 Et puis j'entends : « Bing-bong » et les portes du métro sont en train de fermer, je descends à la prochaine station, et je regarde ces jeunes et je me dis : « Je vais ouvrir ma chemise et leur montrer, » – (Rires) – et là je me dis : « Non, je suis dans le métro de New York, ça pourrait mal se terminer. » – (Rires) –

11:00 Alors je me dis qu'ils doivent aller à un cours. Je descends, je reste debout sur le quai, et je sens mon index dans ma toute première cicatrice, celle de mon cordon ombilical, et ensuite autour, est tracé ma toute dernière cicatrice laissée par mon chirurgien, et je pense que cette rencontre avec ces jeunes sur la rue, avec leurs couteaux, m'a mené jusqu'à mon équipe chirurgicale, et que leur formation et leurs compétences et, toujours, un petit peu de chance ont repoussé le chaos.

11:55 Merci. (Applaudissements) (Applaudissements) Merci. Je suis très chanceux d'être ici. Merci. (Applaudissements)